Labor

Theresa May laisse un héritage cruel aux employé·e·s de maison

Les politiques dénuées de compassion de Mme May vont continuer à tourmenter les employé·e·s de maison longtemps après sa démission de ses fonctions parlementaires.
L’annonce de la démission de Theresa May a suscité des hommages, mais son héritage comprend la modification du visa pour les employé·e·s de maison étrangers, qui liait les travailleur·euse·s à des employeur·euse·s abusif·ve·s, perpétuant ainsi leur exploitation et leur vulnérabilité. Malgré son départ, les conséquences de ses politiques continuent à opprimer les travailleur·euse·s migrant·e·s, entachant durablement leur vie.
L’annonce de la démission de Theresa May a suscité des hommages, mais son héritage comprend la modification du visa pour les employé·e·s de maison étrangers, qui liait les travailleur·euse·s à des employeur·euse·s abusif·ve·s, perpétuant ainsi leur exploitation et leur vulnérabilité. Malgré son départ, les conséquences de ses politiques continuent à opprimer les travailleur·euse·s migrant·e·s, entachant durablement leur vie.

Au début du mois, Theresa May, ancienne ministre de l’Intérieur et ancienne Première ministre, a annoncé qu’elle renoncerait à son poste de députée lors des prochaines élections législatives. Cette nouvelle était accompagnée de plusieurs vidéos retraçant les hauts et les bas de sa carrière (le Brexit, les élections anticipées de 2017 et sa danse maladroite) et d’hommages louant sa droiture, son intégrité et ses campagnes passionnées pour les causes vitales.

Ce n’est pas ainsi que je me souviendrai d’elle. Pour moi et pour beaucoup d’autres membres des communautés de migrant·e·s et du secteur de la défense des droits des migrant·e·s, son souvenir sera lié à quatre actes qui ont démontré son manque fondamental d’humanité.

Elle est la ministre de l’Intérieur qui a abandonné la « génération Windrush » [du nom du paquebot qu’empruntèrent, en 1948, un grand nombre d’autochtones des Antilles, tout juste naturalisé·e·s, pour entrer au Royaume-Uni], qui n’est pas allée à la rencontre des survivants de l’incendie de la tour Greenfell, qui a créé un environnement hostile pour les migrant·e·s et qui a modifié les conditions du visa pour les employé·e·s de maison étrangers afin de les lier à leurs employeur·euse·s. Des actes tous cruels, tous contraires à la « droiture ». De plus, les deux derniers ont rendu d’innombrables migrant·e·s vulnérables à l’exploitation, en contradiction directe avec l’engagement passionnément déclaré de Mme May à mettre un terme à l’esclavage moderne.

Lorsqu’il s’agissait des migrant·e·s au Royaume-Uni, elle était dépourvue de compassion et mérite que l’on se souvienne d’elle ainsi.

Le visa pour les employé·e·s de maison étrangers

Le visa ODW (Overseas Domestic Workers/employé·e·s de maison étranger·ère·s), institué en 1998, après des années de campagne des employé·e·s de maison, permettait aux travailleur·euse·s qui avaient été amené·e·s au Royaume-Uni de changer d’employeur·euse, de s’installer et de demander le regroupement familial pour leurs proches et les personnes à leur charge.

Cependant, en avril 2012, Mme May, alors ministre de l’Intérieur, a changé les règles, rendant plus difficile pour les travailleur·euse·s d’échapper à des employeur·euse·s abusif·ve·s. En théorie, les employé·e·s de maison pouvaient changer d’emploi s’ils/elles quittaient un·e employeur·euse qui les avait exploit é·e·s, mais seulement le temps de la durée de validité de leur visa (6 mois au maximum). Ce visa n’est pas renouvelable et les employé·e·s de maison ne peuvent pas obtenir une autre forme de permis de séjour au Royaume-Uni pendant qu’ils/elles s’y trouvent (même s’ils/elles fuient les mauvais traitements).

Ensemble, ces modifications des règles ont rendu très difficile pour les employé·e·s d’échapper aux abus sans être menacé·e·s d’expulsion en cas de dépassement de la durée de validité de leur visa. Peu d’employeur·euse·s sont prêt é·e·s à embaucher un·e employé·e de maison ayant déjà entamé un visa de 6 mois, car ces changements doivent être enregistrés auprès du ministère de l’Intérieur pour la prise en charge en charge de la personne, démarche trop compliquée pour la plupart, surtout pour une période aussi courte. Cependant, les employé·e·s de maison ne peuvent pas rester légalement au Royaume-Uni sans emploi.

C’est ce que signifie « être lié ». Le résultat est que les employé·e·s de maison migrant·e·s ne peuvent pas échapper à l’exploitation et aux abus parce qu’ils/elles ne peuvent pas se permettre d’assumer les conséquences des démarches nécessaires pour se protéger eux/elles-mêmes ou qu’ils/elles ignorent, sans doute, les options de protection dont ils/elles disposent.

Le problème n’est pas théorique. En tant que travailleuse du secteur de l’aide, j’ai rencontré beaucoup d’employé·e·s de maison migrant·e·s qui ont subi de graves actes d’exploitation par leurs employeur·euse·s. Ils/elles ont voyagé jusqu’ici sans avoir accès à leur passeport ou sans connaître leur destination finale. Une fois au Royaume-Uni, ils/elles ont travaillé sans congés, sans nourriture et sans salaire. Beaucoup ont subi des sévices physiques, psychologiques et même sexuels.

En vertu de la loi britannique sur l’esclavage moderne (Modern Slavery Act), ironiquement elle-aussi conçue par Mme May, ces personnes sont considérées comme des victimes de la traite des êtres humains et/ou de l’esclavage moderne. Certaines ont été déclarées telles par le gouvernement britannique. En liant les visas des employé·e·s de maison à leur employeur·euse, Mme May a rendu possible cette exploitation. Elle a été avertie des conséquences et l’a quand même fait.

L’exploitation, fabriquée au Royaume-Uni

Entre les travailleur·euse·s arrivés avant 2012 et après, c’est le jour et la nuit.

Dans une enquête réalisée en 2010, Kalayaan, une association caritative spécialisée dans l’aide aux employé·e·s de maison migrant·e·s, a constaté que 54 % de leurs client·e·s dénonçaient des violences psychologiques et que 67 % n’avaient pas de congé. En 2013, 74 % des travailleur·euse·s adhérent·e·s à Kalayan faisaient part de violences psychologiques et la totalité déclarait n’avoir aucun congé.

Moi-même, j’ai constaté cette différence lors de mon travail d’assistante et de mobilisation de cette communauté.

Les travailleur·euse·s arriv é·e·s avant 2012 disposent maintenant d’un permis de séjour illimité, parfois même de la citoyenneté britannique. Les enfants qu’ils avaient laissés au pays, aux Philippines pour beaucoup, les ont rejoints au Royaume-Uni. Cependant, pour les femmes arrivées après 2012, ce n’est pas du tout la même histoire.

Certaines vivent au Royaume-Uni depuis des années sans permis de séjour parce qu’elles ont fui l’employeur·euse abusif·ve qui les avait amenées à Londres et que la politique britannique les a empêchées de conserver leur statut juridique. Elles dépendent désormais d’emplois payés en liquide, travaillent dans des conditions assez proches de celles qu’elles ont fuies au début et sans aucun recours possible à une protection.

La modification des visas a provoqué une telle stupeur parmi les migrant·e·s philippin·e·s (qui représentent une large part des employé·e·s de maison migrant·e·s au Royaume-Uni) qu’un groupe de travailleur·euse·s a fondé la Filipino Domestic Workers Association-UK (FDWA, association des employé·e·s de maison philippin·e·s au Royaume-Uni) en 2013. Ce groupe a rejoint la brève liste des organisations existantes, telles que Kalayaan, Kanlungan, et la Voice of Domestic Workers (la voix des employé·e·s de maison), dans la lutte pour la défense les droits des employé·e·s de maison migrant·e·s.

Pendant deux ans, j’ai travaillé chez Kanlungan, une organisation de migrant·e·s philippin·e·s, comme assistante sociale et militante pour les sans-papiers. J’ai vu combien le système d’immigration britannique, et en particulier le visa ODW, traumatisait les femmes que j’aidais. Elles passaient du piège d’un·e employeur·euse abusif·ve à celui d’un système d’immigration abusif qui les maintenait dans la misère en leur refusant le droit de travailler, de s’installer, ou de bénéficier d’une aide adéquate.

Plus de cruauté en vue

Le visa ODW de 2012, de par sa conception, a isolé les employé·e·s de maison migrant·e·s et les a rendu·e·s vulnérables à l’exploitation. C’est un visa cruel, inhumain qui préfigure l’orientation politique de tout ce qui a suivi : l’environnement hostile, la Loi sur la nationalité et les frontières, la Loi sur l’immigration clandestine et le projet de loi sur la sécurité du Rwanda.

La modification concernant ce visa a également permis l’utilisation d’autres types de visas de courte durée et à portée restreinte, tels que le visa de travailleur·euse agricole saisonnier·ère et le visa pour les soins médico-sociaux. Ceux-ci ont également créé des conditions tout aussi dangereuses pour les travailleur·euse·s de ces secteurs.

Les travailleur·euse·s migrant·e·s sont trait·e·s comme des marchandises jetables, importées pour accomplir des tâches dévalorisées dans notre société. On ne leur accorde pas le droit à une vie familiale ou privée, ni à un avenir dans le pays où ils/elles travaillent, ni à la protection. Voilà l’héritage de Mme May.

Mme May peut démissionner en tant que députée, mais la structure politique qu’elle a mise en place poursuivra son œuvre d’oppression. Je me rappelle encore les visages des femmes, quand elles ont pris conscience qu’elles n’avaient aucune possibilité de rester au Royaume-Uni. Je me souviens encore de leurs larmes, des heures d’interrogatoire des forces de l’ordre, des trajets jusqu’à l’ambassade des Philippines, des appels téléphoniques interminables et désespérés aux avocat·e·s et aux associations caritatives. Beaucoup de ces femmes ont fini par rester. Elles sont restées invisibles à l’intérieur de maisons privées dans tout le Royaume-Uni, se battant pour survivre à la « droiture » de Mme May.

Francesca Humi est la coordinatrice du Crossborder Forum (forum transfrontalier), un réseau de sociétés civiles travaillant au Royaume-Uni, en France et en Belgique, hébergé par le Joint Council for the Welfare of Immigrants (conseil conjoint pour le bien-être des immigré·e·s). Elle est l’ancienne responsable de la défense et des campagnes chez Kanlungan Filipino Consortium, une organisation caritative qui œuvre à l’autonomisation des migrant·e·s philippin·e·s, de l’Asie de l’Est et du Sud-Est.

Available in
ArabicPortuguese (Brazil)GermanEnglishSpanishFrenchItalian (Standard)
Author
Francesca Humi
Translators
Carine Di Campo, Yuna Guillamot and ProZ Pro Bono
Date
14.05.2024
Source
Original article🔗
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