La Conférence internationale qui s'est tenue sur deux jours, les 12 et 13 mai 2026, a été
précédée d'une Rencontre d’experts le 11 mai 2026. Les délibérations sont intervenues
dans un contexte marqué par un intense débat politico-économique national et, à
l’international, par des positions diverses sur l'endettement du Sénégal. Même si elle
s'annonçait depuis longtemps, la crise de la dette du Sénégal est apparue au grand jour
à la suite de la publication, en février 2025, d'un audit des finances publiques. Dans le
prolongement d'une conférence similaire organisée précédemment au Ghana,
l'International Development Economics Associates - Africa Network (IDAN), en partenariat
avec Trust Africa, Progressive International, le Comité pour l'abolition des dettes
illégitimes et Debt Justice, a organisé cette conférence de haut niveau placée sous le
patronage du Premier ministre du Sénégal, M. Ousmane Sonko, réunissant plus de 150
décideurs politiques, organisations de la société civile, ainsi que des universitaires et des
experts de renom dans les domaines de la dette, de la finance et du développement.
Cette rencontre d'éminents experts venus d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine, d'Europe
et d'Amérique du Nord avait pour mission d’évaluer l'endettement du Sénégal et de
définir des pistes concrètes et crédibles pour sortir d'une crise dont les répercussions
s'étendront bien au-delà des frontières sénégalaises. Des décideurs politiques et des
experts originaires de pays récemment en proie à des difficultés financières, tels que le
Ghana, la Zambie, le Sri Lanka, le Pakistan et le Kenya, y ont notamment pris part pour
partager leurs expériences en matière de règlement de la dette. Il convient de noter que
l'État du Sénégal s’est fait représenter par plusieurs responsables, notamment le
Président de l'Assemblée nationale, M. Malick Ndiaye, le ministre de la Justice et Garde
des Sceaux, Mme Yassine Fall, le ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche
et de l'Innovation, M. Daouda Ngom, le secrétaire d'État auprès du Premier ministre,
chargée des Relations avec les Institutions, Porte-Parole du Gouvernement, Mme Marie
Rose Khady Fatou Faye, le chef du groupe de la majorité parlementaire, M. Ayib Daffé, et
le maire de Dakar, Abass Fall.
Compte tenu des discours contradictoires relayés par les médias locaux et étrangers,
mais aussi dans les milieux politiques, l'objectif premier de cette conférence a été de
clarifier la nature et les enjeux de la dette du Sénégal.
Fondamentalement, le problème de la dette du Sénégal, tout comme celui d'autres pays
africains, ne réside pas dans un endettement public excessif en tant que tel. Toutefois, les
conditions de remboursement, l'absence de souveraineté monétaire dont souffre le
Sénégal et le fait que la dette extérieure soit libellée en devises étrangères, ont créé un
risque considérable pour la viabilité macroéconomique et une croissance économique
transformatrice. Plus précisément, trois défaillances immédiates ont précipité la situation
de crise au Sénégal.
Premièrement, la dette extérieure actuelle, qui s'élève à près de 25 milliards de dollars et
qui a été contractée pour l'essentiel entre 2012 et 2023, a entraîné des coûts importants
liés au service de la dette en devises étrangères. Par ailleurs, elle s’est accumulée plus
vite que la capacité d'exportation au cours de la même période, ce qui a compromis la
capacité de l'État à rembourser des emprunts extérieurs contractés à des taux d'intérêt
élevés.
Deuxièmement, entre 2019 et 2023, des emprunts publics ont été faits à l'insu de la
population. Lorsque, par la suite, ces dettes cachées ont été révélées par la Cour des
comptes, le ratio dette publique/PIB réel a grimpé, passant de 74 % (chiffre officiel) à plus
de 99 %. Il s'agit là d'un écart que le FMI n'avait pas décelé ou qu'il avait peut-être choisi
d'ignorer.
Troisièmement, et c'est là un point fondamental, l'endettement du Sénégal est aggravé
par son absence de souveraineté monétaire. Dans le cadre du régime du franc CFA, la
création de liquidités au plan domestique nécessite la détention d'importantes réserves
en devises fortes, qui ne proviennent pas d'excédents extérieurs, mais plutôt d'emprunts
à l'étranger, notamment auprès du FMI.
C'est donc au « système de la dette », c'est-à-dire aux conditions structurelles à l’origine
des crises récurrentes de la dette, qu'il faut s'attaquer plutôt qu’au niveau d'endettement
en tant que tel. Ce « système » maintient des pays comme le Sénégal dans un cycle
permanent d'accumulation et de remboursement de la dette extérieure, qui constitue un
moyen d’enrichir les créanciers étrangers.
En dépit des points de vue divergents, les participants à la conférence se sont retrouvés
sur un certain nombre de points qui ont fait l’objet d’un consensus. Il a notamment été
convenu que :
- Le Sénégal est confronté à trois types de problèmes d'endettement : la dette dite «
cachée » (contractée principalement en francs CFA auprès des banques de la zone
CFA ouest-africaine), une dette publique extérieure insoutenable (contractée en
devises étrangères, principalement en euros et en dollars) et une dette pathologique
(le double paiement des importations nettes du pays, une pénalité imposée par le
régime des paiements internationaux). Ces trois problèmes ont des origines
différentes, et leur résolution exige des approches distinctes. Le véritable problème
du Sénégal réside dans les deux derniers types de dette. Si les dettes cachées
constituent un facteur aggravant, le service d'une dette publique extérieure
dépassant largement la capacité d'exportation du pays entre 2011 et 2023 représente
le principal défi. Or, dans le cadre du régime actuel des paiements internationaux, les
déficits extérieurs du Sénégal sont payés deux fois : en termes monétaires et en
termes réels. En 2023, le Sénégal affichait un déficit extérieur d'environ 4 000 à 4 500
milliards de francs CFA, une somme qu'il a dû payer deux fois en raison des
asymétries du régime des paiements internationaux qui oblige injustement la plupart
des pays à accumuler des devises étrangères en vue de régler leurs paiements
extérieurs. Ces trois types de dette, pris dans leur ensemble, sapent la souveraineté
et le développement autonome.
- L'État du Sénégal dispose de plusieurs options pour régler ces trois types de dette à
court et moyen terme. Les choix sont avant tout d’ordre politique. Chaque option
présente des coûts et des avantages différents.
- Le règlement des dettes est souvent influencé par des intérêts géopolitiques
complexes. C'est pour cette raison qu'il faut considérer la dette extérieure non pas
simplement comme une question technique, mais avant tout comme une question
politique. Le FMI lui-même est lié à des intérêts géopolitiques, comme en témoigne le
fait que six pays alignés sur les intérêts occidentaux représentent actuellement autour
des deux tiers de son portefeuille de prêts. Le Fonds se trouve en situation de conflit
d'intérêts, puisqu'il est à la fois juge et partie. Il adopte généralement une approche
favorable aux créanciers : il aide les créanciers étrangers à récupérer leurs
investissements, allant même jusqu'à exiger une restructuration injuste de la dette
intérieure. Les expériences récentes montrent qu’une restructuration sous l'égide du
FMI n'apporte aucune solution durable aux crises de la dette. Son signal « catalyseur »
consiste à faciliter des solutions palliatives : permettre un retour temporaire sur les
marchés financiers, perpétuant ainsi un cycle sans fin d'accumulation de la dette
extérieure.
- Dans le cadre des efforts visant à résoudre la crise de la dette du Sénégal, il faut à tout
prix éviter d'imposer des mesures d'austérité à la population sénégalaise. Les
politiques d'austérité du FMI, souvent dissimulées sous le concept de consolidation
budgétaire, constituent une voie douloureuse, injuste et inacceptable pour résoudre
la crise de la dette. En particulier, les mesures austéritaires se traduisent souvent par
une réduction des dépenses d'éducation et de santé, la suppression des subventions
de l'État, le renchérissement des services publics de base (eau et électricité) pour les
citoyens et l'instauration d'impôts régressifs. L'approche austéritaire du FMI ne résout
pas le problème de la dette et ne favorise pas la transformation économique. Elle n'a
jamais fonctionné, ni au Sénégal ni dans aucun autre pays africain où le FMI intervient
pourtant depuis plus de cinquante ans.
- Dans la plupart des pays, l'analyse de la viabilité de la dette (AVD) par le FMI et la
Banque mondiale s'est avérée problématique ; chaque pays, y compris le Sénégal,
devrait donc effectuer sa propre AVD en fonction de sa stratégie de croissance et de
l'orientation de sa transformation économique. Le cadre du FMI en la matière se limite
à examiner le remboursement de la dette extérieure sans tenir compte de la
croissance économique comme condition préalable à la viabilité de la dette. De plus,
ses AVD génèrent des erreurs grossières de prévision en amplifiant le risque futur de
surendettement tandis qu’elles minimisent la nécessité d'un allègement substantiel de
la dette. Surtout, elles ne tiennent pas compte des obligations des États en matière de
droits humains et de lutte contre le changement climatique.
- Les objectifs du FMI en matière de déficit ou d'excédent budgétaire primaire, qui
prétendent rétablir une trajectoire « viable » de la dette, constituent un frein au
développement et visent principalement le remboursement des créanciers. La
poursuite d'objectifs budgétaires aveugles, sans dûment prendre en compte leur
impact sur les bilans du secteur privé, la demande intérieure, la balance des
paiements et la croissance économique, ne permettra pas de rétablir une stabilité et
une viabilité macroéconomiques significatives. De même, elle sapera la
transformation structurelle de l'économie et la mise en place de services sociaux
abordables.
La conférence salue les efforts considérables déployés par le gouvernement sénégalais
face à la crise dont il a hérité, en particulier les propositions qu'il a formulées dans le Plan
de redressement économique et social. Nous soutenons tout particulièrement les efforts
du gouvernement sénégalais en matière de transparence budgétaire et financière. Nous
l'encourageons également à exercer un contrôle accru sur les ressources nationales. Ses
efforts visant à renégocier de meilleurs termes pour les contrats antérieurs d'exploration
pétrolière et gazière sont louables.
La conférence a identifié trois aspects de la crise de la dette au Sénégal : les dettes
cachées, la dette extérieure (en devises) insoutenable et la dette pathologique. Chacun
de ces éléments appelle un traitement spécifique.
Les dettes cachées
Les dettes cachées révélées par la Cour des comptes représentent une part importante
de l'encours total de la dette, et le paiement des intérêts y relatifs a des répercussions sur
la stabilité macrofinancière et les investissements à long terme.
- Nous recommandons au gouvernement de geler le remboursement des dettes
cachées en attendant les conclusions d'une enquête approfondie qui permettrait de
situer la responsabilité des acteurs nationaux et internationaux ayant laissé cette
situation se développer.
- Cette enquête, qui doit être menée de manière inclusive, en y associant les
organisations de la société civile compétentes, permettra de déterminer les
responsabilités juridiques quant au remboursement de ces dettes qui n’ont pas été
communiquées au Parlement et au peuple sénégalais.
- Lorsque cela est jugé légitime, la reprise du service de ces dettes devrait être
organisée de manière à protéger l'économie nationale et sa stabilité financière.
- Étant donné que ces dettes cachées comportent des emprunts extérieurs en devises
étrangères, le Sénégal devrait demander au Conseil d'administration du FMI de
mener une enquête interne qui permettra de comprendre pourquoi la surveillance du
FMI a une nouvelle fois échoué, après le scandale des dettes cachées au
Mozambique, et de déterminer, le cas échéant, la responsabilité de l'institution
elle-même.
La dette extérieure du Sénégal et les obligations liées au service de la dette sont
insoutenables. Toutefois, les restructurations menées sous l'égide du FMI se soldent
généralement par un échec cuisant.
- Si le gouvernement envisage de restructurer sa dette sous la supervision du FMI, il
doit réaliser sa propre Analyse de la Viabilité de la Dette, négocier des annulations
substantielles de la dette extérieure et éviter toute restructuration qui s'étendrait à la
dette intérieure détenue par le système financier national. En outre, il faudrait
plafonner le service de la dette et préserver les dépenses consacrées à l'éducation, à
la santé et à la protection sociale.
- Si le gouvernement n'envisage pas de restructurer sa dette, il doit éviter de s'imposer
des mesures d'austérité, qui risquent d'échouer et de susciter de vives réactions
sociales.
- À moyen et long terme, le Sénégal doit tirer parti de ses ressources naturelles en
renforçant le contrôle juridique, budgétaire et technique dont elles font l'objet ; réduire
les émissions d'eurobonds et privilégier d'autres sources de financement extérieur ;
éviter de contracter des emprunts en devises étrangères pour mettre en œuvre des
projets qui n'augmentent pas sa capacité d'exportation ou ne permettent pas de
substituer la production nationale aux importations ; et promouvoir une réforme
monétaire favorisant l'expansion du financement intérieur et la viabilité de la dette
souveraine libellée en monnaie nationale.
- Il convient de rappeler la nécessité d'une enquête approfondie sur les dettes
cachées, dans la mesure où elles comportent une composante externe susceptible
d'être odieuse. Les dettes extérieures illégitimes ne devraient pas être remboursées,
mais répudiées.
- Le Sénégal devrait envisager de s'associer aux efforts visant à créer une plateforme
des emprunteurs du Sud global.
Le problème de la dette pathologique
Afin de mettre fin au fardeau structurel du double paiement de la dette extérieure du
Sénégal, nous proposons la création d'un bureau national composé de deux
départements. Le premier serait chargé de préserver la contrepartie en francs CFA
du déficit extérieur et de la transférer au Trésor. Le second serait chargé de rembourser
intégralement les créanciers étrangers, tandis qu'un mécanisme de contre-prêt
empêcherait la dette extérieure de s'accumuler de façon mécanique. La conférence
recommande au gouvernement de commander une étude de faisabilité juridique de
cette réforme. Cette réforme n'est possible que si le Sénégal opte pour la souveraineté
monétaire, quitte l'Union monétaire ouest-africaine (UMOA) et abandonne le franc CFA. À
défaut, si le Sénégal parvient à convaincre l'UMOA de la nécessité d'une telle réforme du
système de paiements, l'Union devra se muer en Zone monétaire intégrée de
compensation (Clearing-Integrated Monetary Area) afin de permettre un règlement brut
en temps réel fondé sur des taux de change intra-zone stables. Cet arrangement servirait
de système commun pour les paiements internes et externes des États membres de
l’UMOA.
En conclusion, quels que soient les choix politiques du gouvernement face à la crise
actuelle, la transformation économique du Sénégal et la prospérité de chaque
Sénégalais doivent être préservées et protégées. Le peuple sénégalais a droit au
développement, dans la liberté et la démocratie.
FIN
À propos d’IDAN
IDEAS-Africa Network est le réseau africain de l’International Development
Economics Associates (IDEAs), une organisation internationale à but non
lucratif regroupant des économistes progressistes engagés dans la
recherche, l’enseignement et la diffusion d’analyses critiques sur les
politiques économiques et le développement.
