Health

« Médecine pour le Peuple » fait des soins de santé un outil d’organisation

L’initiative Médecine pour le Peuple, soutenue par le Parti du travail de Belgique (PTB), fournit des soins de santé primaires gratuits comme point de départ pour organiser les communautés de la classe ouvrière.
Médecine pour le Peuple (MPLP) gère onze centres médicaux en Belgique, où les soins de santé primaires sont associés à l’organisation collective. Les médecins utilisent un « stéthoscope social » pour diagnostiquer les problèmes de santé individuels (accidents du travail, maladies chroniques, souffrance psychique) comme les symptômes d’inégalités structurelles plutôt que comme des défaillances personnelles. Les patients sont mobilisés dans des actions collectives sur des questions allant de la santé environnementale au prix des médicaments. Financé par un système public de capitation qui supprime les incitations financières liées à chaque consultation, MPLP entretient ouvertement ses liens avec le Parti du travail de Belgique tout en cherchant un équilibre entre les soins immédiats et la construction d’un mouvement à long terme.

La Dre Hanne Bosselaers avait déjà reçu une demi-douzaine de patients lorsque le jeune homme est entré. Il travaillait à la fois comme chauffeur et comme ouvrier du bâtiment pour subvenir aux besoins de sa famille. Il s’était cassé le poignet sur un chantier. Après l’avoir examiné, Bosselaers lui a expliqué qu’il ne retrouverait jamais toute sa mobilité et qu’il ne pourrait plus reprendre son principal emploi de chauffeur.

L’homme se sentait coupable. Mais Bosselaers l’a rassuré : il ne devait pas l’être. En tant que médecin à Médecine pour le Peuple (MPLP) à Molenbeek, l’un des quartiers les plus populaires de Bruxelles, elle a une approche différente de celle d'un médecin ordinaire.

« En tant que professionnelle de santé, mon rôle est de lui expliquer que ce n’est pas sa faute », dit-elle. « Il fait partie d’un système qui comporte de grands risques et qui ne protège pas correctement les travailleurs. Ce genre de situation, où les gens ne gagnent pas assez avec un seul salaire, a des conséquences énormes. »

Le patient a commencé à comprendre que son accident était le résultat d’une défaillance structurelle, et non d’une faute personnelle. « Ils sont toujours sur notre dos, à nous, les travailleurs, et ils laissent les riches tranquilles », a-t-il déclaré. En entrant dans la clinique, il avait vu les affiches annonçant les campagnes locales. Bosselaers lui a parlé d’une manifestation syndicale sur l’âge de la retraite et le prix de l’énergie. Il a dit qu’il y participerait.

Il était arrivé comme patient et repartait comme acteur politique. C’est la raison d’être de Médecine pour le Peuple : politiser et inscrire dans une dimension collective des questions de santé habituellement considérées comme des problèmes individuels. L’organisation cherche à résoudre un problème auquel les mouvements sociaux se heurtent depuis toujours : comment fournir des services qui répondent aux besoins quotidiens tout en contribuant à une transformation politique collective.

C’est un équilibre difficile à trouver. De nombreuses initiatives fondées sur la fourniture de services finissent dans une forme de charité paternaliste ou, au mieux, deviennent des dispositifs d’entraide déconnectés d’un projet politique plus large. Médecine pour le Peuple n’est pas parfaite. Mais après des décennies de travail associant les soins de santé à une stratégie d’organisation collective, elle a construit un modèle important dont les mouvements du monde entier peuvent tirer des enseignements.

Du piquet de grève aux cliniques

Après les grands espoirs révolutionnaires de 1968, un groupe d’étudiants maoïstes d’Anvers a commencé à construire ce qui allait devenir le Parti du travail de Belgique (PTB). L’un de leurs premiers gestes a été de manifester leur solidarité avec les travailleurs en grève d’une usine locale en les rejoignant sur les piquets de grève.

Deux semaines après le début de la grève, l’un des travailleurs a dit à un étudiant que son enfant était malade, qu’il n’avait pas les moyens de payer un médecin et qu’il ne touchait aucun salaire à cause de la grève. L’étudiant faisait justement des études de médecine et lui a proposé son aide.

« Ce n’est pas une idée que nous avons développée nous-mêmes », explique le Dr Tim Joye, aujourd’hui président de Médecine pour le peuple et médecin dans ce même centre d’Anvers. « Elle est née directement des besoins des gens. »

De cet échange est née une clinique improvisée. En cinquante ans, elle est devenue un réseau de 11 centres médicaux en Flandre, à Bruxelles et en Wallonie, avec 220 membres du personnel, des centaines de bénévoles et environ 29 000 patients par an. Dans le même temps, le PTB est passé du statut de petit parti de cadres à celui de plus grand parti à gauche de la social-démocratie traditionnelle. Il siège aujourd’hui au Parlement et est même arrivé en tête des sondages dans une région.

Pour comprendre comment fonctionne Médecine pour le Peuple, il faut d’abord comprendre le système de santé belge. Celui-ci n’est ni un modèle privé à l’américaine ni un système nationalisé comme celui de Grande-Bretagne, où l’État emploie directement les médecins et fournit des soins gratuits au moment où ils sont dispensés. Il repose plutôt sur le modèle dit de Bismarck, proche de ceux de la France, de l’Allemagne et des Pays-Bas. L’assurance sociale couvre la plupart des dépenses de santé, mais les médecins exercent en libéral et les patients doivent généralement avancer les frais, même si une partie leur est ensuite remboursée par l’État. Les personnes de la classe ouvrière se heurtent ainsi à de véritables obstacles financiers et culturels pour accéder aux soins. Les médecins exercent comme indépendants et sont souvent peu favorables à la médecine sociale et à la santé au travail comme cadres d’analyse de la maladie.

Créée à l’origine comme un service gratuit où les médecins donnaient bénévolement de leur temps, Médecine pour le Peuple fonctionne désormais selon le système belge de « capitation ». Celui-ci prévoit un paiement mensuel de l’État pour chaque patient, plutôt qu’une rémunération à chaque consultation. Aucun patient n’a donc à payer lorsqu’il franchit la porte.

« Nous ne sommes pas motivés par chaque transaction », explique Stijn De Vos, qui coordonne le centre Hoboken à Anvers, et s’occupe du budget national. « Nous pouvons changer notre façon de travailler. Nous savons que notre financement est assuré et nous pouvons faire ce qui doit être fait. » Pendant la pandémie de COVID-19, alors que d’autres cabinets perdaient une grande partie de leurs revenus parce que les patients ne pouvaient plus venir en personne, Médecine pour le Peuple a pu passer aux consultations téléphoniques tout en conservant son financement.

Le système de capitation supprime également la relation financière entre médecin et patient qui pousse une grande partie du système de santé vers le surtraitement, la prévention insuffisante et la médicalisation des comportements individuels. Lorsqu’un médecin n’est pas payé à chaque consultation, il est moins incité à considérer que les problèmes nécessitent son intervention directe et dispose de davantage de marge pour rechercher des solutions collectives.

« L’objectif principal est de contribuer à construire une autre société », explique Joye. « Mais au quotidien, nous sommes un centre de santé. Les patients viennent ; j’ai encore fait des consultations ce matin. Mais nous essayons de faire les deux : partir de problèmes concrets et les transformer en lutte politique. »

Le stéthoscope social

Chaque médecin possède un stéthoscope ; à Médecine pour le Peuple, on dit qu’on en possède deux.

Lors de chaque consultation, les médecins demandent où travaille le patient, où il vit et dans quelles conditions. C’est le « stéthoscope social » : il permet d’analyser les problèmes de santé individuels comme faisant partie de conditions structurelles et de considérer ces conditions structurelles comme importantes sur le plan médical.

Le mal de dos, l’anxiété, les tendinites et l’insomnie ne sont souvent pas seulement des problèmes médicaux, mais aussi les symptômes de mauvaises conditions de travail et de vie. Le système qui les a produits est aussi important pour le traitement que le corps qui présente ces symptômes.

Dans plusieurs centres, les médecins ont continué à recevoir des femmes qui travaillaient comme femmes de ménage chez des particuliers et présentaient exactement les mêmes blessures aux épaules et aux coudes : des tendinites provoquées par le nettoyage des sols, l’essorage des chiffons et la répétition des mêmes gestes pendant des heures chaque jour. La Belgique dispose d’un système d’indemnisation qui prévoit le remboursement de certains frais et un revenu complémentaire en cas de blessure liée au travail. Pourtant, tous les dossiers déposés par Médecine pour le Peuple ont été rejetés, le gouvernement affirmant que les blessures pouvaient avoir été provoquées par le ménage à domicile.

En réponse, l’organisation a rassemblé des centaines de dossiers et les a envoyés en même temps, accompagnés d’une revendication commune. Médecine pour le Peuple a également organisé une délégation à Bruxelles avec des syndicats qui la soutenaient, et les patients ont participé à une manifestation. Des personnes venues avec des problèmes individuels sont devenues des participantes à une lutte collective, et les dossiers ont contraint le gouvernement à revoir ses directives scientifiques. « Remplir ces formulaires avec tous ces patients ensemble, puis entendre que ce n’était pas leur problème individuel, que chaque personne de la communauté rencontrait le même problème », dit Joye, leur a donné « envie d’agir ».

Joye raconte également le cas d’un patient issu de l’immigration. Le patient n’avait pas dit : « Je suis victime de racisme ». Il disait : « Je dors mal. J’ai des problèmes d’anxiété. J’ai du mal à aller travailler. » Ce n’est que lorsque Joye a pris le temps de lui poser des questions qu’une histoire plus complète est apparue : le patient avait subi des insultes racistes et discriminatoires de la part de ses collègues et avait intériorisé cette expérience comme une faute personnelle. Joye a pu lui indiquer des recours juridiques possibles contre cette discrimination. Dans d’autres cas, Médecine pour le Peuple a organisé des réunions d’information pour les patients ayant subi du racisme au travail.

Hanne Bosselaers décrit un processus similaire avec ses patients à Molenbeek, dont beaucoup sont d’origine marocaine ou arabe et ont regardé le génocide à Gaza avec une forte angoisse personnelle. Une patiente, une septuagénaire, souffrait d’une grave arthrite aux deux genoux. Elle pouvait à peine marcher. Elle regardait seule chez elle des vidéos de Gaza sur son téléphone et se sentait de plus en plus déprimée.

Après avoir consulté la Dre Bosselaers, elle lui a demandé ce qu’elle pouvait faire. « Il y a une manifestation la semaine prochaine », lui a répondu Bosselaers. « Venez simplement vous asseoir sur le côté et regardez les gens passer. » Bosselaers ne pensaient pas vraiment qu’elle viendrait. Mais elles ont tout de même fixé un lieu de rendez-vous. Le jour venu, la femme était là, au milieu d’une marche de 90 000 personnes, dont beaucoup de jeunes et de nombreux membres d’organisations et de syndicats dont elle ignorait qu’ils soutenaient la Palestine. La femme éclata en sanglots. « Je ne savais pas qu’ils étaient tous mobilisés pour la Palestine », a-t-elle dit à Bosselaers. « Je ne savais pas que tant de gens s’en souciaient. »

Aucune manifestation ne peut guérir une dépression. Mais lors de la consultation suivante, la patiente a déclaré qu’elle se sentait moins seule.

Les difficultés de la médecine politique

« Certains jours, ce n’est que grippe, grippe, grippe », explique Joye. « En tant que président de Médecine pour le peuple, je me demande parfois si cela vaut le temps que j’y consacre. Je pourrais plutôt écrire un article pour le journal ou organiser une manifestation. » De nombreux problèmes de santé ont peu de dimension sociale ou politique autour de laquelle organiser une mobilisation. Les médecins peuvent être formés à utiliser le stéthoscope social, à demander où travaille une personne et à chercher des explications structurelles. Mais souvent, les gens sont simplement malades et ont besoin de soins.

Associer médecine et organisation politique est possible, mais il n’est pas nécessairement facile de bien le faire. Les jeunes médecins arrivent avec ce que Bosselaers appelle une « réaction empathique mais paternaliste ». Ils sont submergés par les besoins des patients, se sentent individuellement responsables de tout résoudre et comprennent rapidement qu’ils n’en sont pas capables. Cette mentalité du « médecin-héros », explique Bosselaers, peut conduire les médecins à « sombrer » avec leurs patients, ce qui les laisse dans un état de « fatalisme et de passivité ».

« Je ne pourrais pas travailler seule en voyant des gens souffrir du système toute la journée », explique Bosselaers. La médecine politique est l’une des choses qui rendent ce travail possible.

Il existe une longue tradition de paternalisme dans la fourniture de services par la gauche. Les projets lancés par des organisations de mouvements sociaux commencent souvent avec des intentions radicales, puis glissent vers une forme charité qui aide les individus sans construire de pouvoir collectif, compensant ainsi les défaillances d’un État souvent heureux de réduire ses services. « On peut être un marxiste vraiment paternaliste », dit De Vos.

« En tant que professionnel de santé, on est formé et conditionné à être paternaliste », ajoute Bosselaers. Pour dépasser cela « il faut un travail vraiment actif […] se remettre en question, remettre en question sa propre pratique et faire preuve d’une autocritique constante. »

Certains médecins de gauche comme Georges Bauherz, qui travaille dans une clinique bruxelloise sans lien avec Médecine pour le Peuple, soulèvent des questions plus fondamentales sur son modèle. Ils estiment que celui-ci maintient la relation traditionnelle entre médecin et patient et s’appuie sur l’autorité du médecin pour imposer un diagnostic social plutôt qu’individuel.

À cela s’ajoutent la pression au travail, la pénurie nationale de médecins et d’infirmier·ères en Belgique et la dépendance toujours plus précaire d’un centre médical de gauche à l’égard des financements publics. Il est alors facile de voir comment le travail de campagne et l’action collective peuvent passer au second plan.

Une partie de la réponse, selon Bosselaers, consiste à savoir quand s’arrêter. Les travailleurs sociaux de Médecine pour le Peuple ont commencé à voir des patients confrontés à des problèmes qui relevaient en réalité de la responsabilité de l’État. La demande a rapidement augmenté, et ils ont pris la difficile décision de ne plus fournir ce service.

« Bien sûr, on veut toujours aider la personne qui se trouve devant soi », explique Bosselaers. « Alors on commence, puis on ouvre grand les vannes. Si nous absorbons tout cela, nous permettons simplement à l’État de continuer à réduire ses services et à ne pas les fournir. »

La réponse consiste plutôt à organiser les gens, à s’adresser à la presse, à rendre visible l’incapacité de l’État à fournir des services de base, et à refuser de combler les lacunes. Mais décider du moment où il faut agir ainsi, plutôt que de céder à l’envie immédiate d’aider, illustre une tension fondamentale : répondre aux besoins à court terme entre souvent en conflit avec la construction d’un mouvement à long terme.

Un lien assumé avec le parti

Bien que Médecine pour le Peuple ait été fondée par des membres du PTB, elle est désormais officiellement autonome. Elle dispose de sa propre direction élue et de son propre budget et prend ses propres décisions stratégiques. Pourtant, la plupart des personnes occupant des postes à responsabilité sont membres du PTB et communiquent entre elles au sein des deux organisations. De Vos décrit ce lien comme un ensemble de principes communs et un grand nombre de personnes qui sont actives dans les deux organisations, plutôt que comme une relation fondée sur une hiérarchie imposée par le parti. « Ce n’est pas comme si je recevais un appel de Peter Mertens [le président du Parti du travail de Belgique]. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. »

Médecine pour le Peuple ne cache pas cette relation. Dans un document présentant sa vision de l’organisation, elle écrit : « La politique est une médecine à grande échelle […] il revient donc également aux professionnels de santé de s’engager en politique. C’est pourquoi Médecine pour le Peuple est associé au Parti du travail de Belgique, le parti politique qui se bat pour un autre système. »

Cette transparence est inhabituelle. La plupart des organisations de gauche qui fournissent des services gèrent soigneusement leurs liens politiques et les minimisent pour éviter d’aliéner les patients ou les bailleurs de fonds. Médecine pour le Peuple adopte l’approche opposée. Les salles d’attente et les vitrines de ses cliniques sont couvertes d’affiches du PTB. La Dre Bosselaers et d’autres personnes recrutent activement des participants pour les manifestations du PTB. Et si tous ses médecins ne sont pas membres du parti, beaucoup le sont. Même des critiques de gauche comme Georges Bauherz ont parfois remis en question cette relation, se demandant si Médecine pour le peuple ne serait pas plus efficace sans être liée à une seule organisation politique. Pourtant, le Dr Joye estime que jusqu’à 40 pour cent des patients de Médecine pour le Peuple ne votent pas pour les candidats du PTB. Ils continuent néanmoins à venir se faire soigner parce qu’ils font confiance à ces centres.

Selon Joye, le parti tire de nombreux bénéfices de cette relation, notamment une réputation de soutien concret à la classe ouvrière, plutôt que de se contenter de la représenter au gouvernement. « Si vous allez au marché et demandez aux gens : « Que pensez-vous du Parti du travail de Belgique ? » », dit Joye, « vous entendrez certains répondre qu’il fait ce qu’il dit. Et l’une des choses qu’ils citent est Médecine pour le Peuple. « Je sais qu’ils ont des médecins », diront-ils. « Ils font du bon travail. » »

Pendant la pandémie de COVID-19, Médecine pour le Peuple a mobilisé plus de 100 bénévoles pour faire les courses, récupérer des médicaments sur ordonnance, organiser des tests et fabriquer des masques. « Ils font du bénévolat ici, apprennent à connaître les gens, posent des questions sur le [PTB] ou nous leur en parlons, puis ils sont invités à rejoindre des groupes de base. Ils créent des liens de manière organique », explique Joye.

La Dre Bosselaers connaît des patients qui sont arrivés avec un problème de santé et qui sont repartis, des mois ou des années plus tard, comme membres actifs du parti. Personne ne recevant des soins n’est invité à adhérer au PTB. Mais le fait de comprendre ses problèmes de santé dans leur contexte social, de participer à une manifestation et de rencontrer des personnes qui se soucient des mêmes questions peut modifier la relation d’une personne aux organisations politiques.

Des patients contre les autoroutes

« Montrez-moi vos poumons, et je vous dirai où vous vivez », affirme un médecin de la clinique de Médecine pour le peuple à Anvers. Les médecins y avaient remarqué que six enfants sur 10 utilisaient des inhalateurs. Dans une communauté rurale située à 40 kilomètres de là, ce chiffre n’était que de 1 sur dix. Ils ont cherché une explication et l’ont trouvée dans la littérature scientifique : les enfants qui vivent près des autoroutes ont des poumons nettement moins sains.

Cette semaine-là, ils ont appris qu’un nouveau projet routier, le Lange Wapper, devait faire passer le périphérique d’Anvers directement au-dessus des zones résidentielles densément peuplées où vivaient leurs patients. Les médecins ont fait les calculs et commencé à organiser la mobilisation. Ils ont organisé des réunions de quartier et diffusé des informations ainsi que des documents scientifiques en les rendant plus accessibles aux groupes locaux. Ils ont également formé des coalitions avec des organisations environnementales et d’autres alliés des mouvements sociaux.

Face à un puissant lobby de la construction qui cherchait à obtenir un marché public lucratif, il n’est peut-être pas surprenant que la lutte ait duré 10 ans. Avec d’autres groupes de la ville, ils ont recueilli plus de 50 000 signatures, suffisamment pour imposer un référendum. La population a voté contre le projet. Le maire a dû renoncer et l’autoroute n’a jamais été construite. « Face au pouvoir de l’argent et au lobby des entrepreneurs », écrivent-ils plus tard, « nous avions le pouvoir du nombre. »

C’est ce à quoi ressemble Médecine pour le Peuple : un centre médical qui fournit des soins à la classe ouvrière, un lieu d’organisation de quartier et une source de plaidoyer médical difficile à ignorer, capable de peser sur les responsables politiques. La pratique clinique des médecins produit des connaissances et permet de construire une base de personnes qui rend les campagnes possibles. D’autres professionnels de santé constatent les mêmes risques environnementaux pour la santé, mais Médecine pour le Peuple est la seule organisation à se présenter avec à la fois les données scientifiques et les patients nécessaires pour se mobiliser contre ces problèmes.

Une autre campagne, connue sous le nom de « campagne du modèle kiwi », a mené pendant des décennies une lutte pour instaurer des appels d’offres publics concurrentiels pour les médicaments, sur le modèle du système néo-zélandais. Elle a finalement abouti à un projet de loi au Parlement et à une baisse du prix des vaccins. De même, sa campagne « Pas de profit sur la pandémie », lancée au plus fort de la pandémie de COVID-19, a recueilli des milliers de signatures dans tout le pays pour demander aux entreprises pharmaceutiques de cesser de monopoliser la recherche sur les vaccins financée par des fonds publics. Dans les deux cas, la crédibilité de Médecine pour le Peuple en tant qu’organisation de professionnels de santé a donné à ces campagnes une légitimité que des organisations purement politiques n’auraient pas pu avoir.

« Aucun autre médecin, aucun autre centre de santé en Belgique ne fait cela », dit Joye. « Il n’y a que nous. »

Médecine pour le Peuple aux États-Unis ?

Médecine pour le Peuple s’est développée dans le contexte particulier d’un système de soins de santé fondé sur l’assurance, dans lequel il est possible de créer des cliniques politiques financées par des ressources publiques. Le modèle ne conviendrait pas à un pays doté d’un système de santé nationalisé comme la Grande-Bretagne. Mais il pourrait éventuellement trouver un écho aux États-Unis, où le système belge de financement des soins de santé présente certaines similitudes avec le fonctionnement de Medicaid et Medicare.

S’il y a un endroit où ce modèle est nécessaire, c’est peut-être encore davantage aux États-Unis qu’en Belgique. Le système de santé américain produit régulièrement le genre de tragédies individuelles que Médecine pour le Peuple considère comme une matière première politique : un poignet cassé sans assurance, des abus individuels sur le lieu de travail, des maladies chroniques liées au travail ou encore de l’asthme provoqué par la pollution. Ce sont autant de situations qui peuvent être analysées à l’aide d’un stéthoscope social.

« Aux États-Unis, je m’associerais probablement aux Socialistes démocrates d’Amérique, ils pourraient vous aider à trouver des gens, à obtenir du soutien et à développer un cadre idéologique », explique De Vos. Il souligne ainsi l’importance d’un lien avec un parti pour lancer une initiative de ce type. La question la plus difficile est de savoir si les organisations de gauche seraient prêtes à accepter les compromis nécessaires. Créer un service de santé peut sembler représenter une dépense considérable en ressources : le genre d’investissement qui ne prend son sens qu’à l’échelle de plusieurs décennies.

Mais pour celles et ceux qui veulent réellement organiser la classe ouvrière sur le long terme et répondre à ses besoins, les soins de santé constituent un point de départ prometteur.

« Apportez une aide concrète [...] puis liez-la immédiatement au mouvement et au pouvoir politique », conseille la Dre Bosselaers. « Sinon, vous serez simplement submergé·es par la misère et les effets de l’injustice sociale, sans avoir les moyens d’agir contre eux. »

Joe Todd est analyste politique basé à Londres et associé de recherche principal au Whirlwind Institute, un centre consacré aux stratégies de changement social.

Available in
EnglishSpanishPortuguese (Brazil)GermanFrenchItalian (Standard)ArabicRussian
Author
Joe Todd
Translators
Valentine Elduayen, Abel Atikkwa and ProZ Pro Bono
Date
19.08.2026
Source
JacobinOriginal article🔗
Progressive
International
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