Aux premières heures du samedi matin, les forces américaines ont bombardé le Venezuela et soustrait son président, Nicolás Maduro.
Il s'agit là d'une violation flagrante du droit international, qui enfreint les termes de la Charte des Nations unies interdisant l'ingérence et le recours à la force contre des États souverains.
Toutefois, Keir Starmer, ancien avocat spécialisé dans les droits humains, a refusé de condamner cette attaque ou même de reconnaître son illégalité flagrante.
« Je veux rassembler tous les faits matériels et pour le moment nous ne disposons tout simplement pas d’une vue d'ensemble », a déclaré le Premier ministre à la BBC samedi.
Starmer a ensuite écrit sur les réseaux sociaux que la Grande-Bretagne « considérait Maduro comme un président illégitime et que la fin de son régime ne suscitait aucune lamentation ».
En revanche, il lui a fallu moins de 24 heures pour qualifier l'invasion de l'Ukraine par Vladimir Poutine de « guerre d'agression ».
L'ancien ambassadeur britannique Sir Richard Dalton a déclaré à Declassified que le gouvernement n'avait pas su s'opposer à la « loi de la jungle » à cause de sa position « cynique » sur le Venezuela.
Tout en refusant de condamner les actions de Trump, Starmer a insisté sur le fait que « le Royaume-Uni n'était pas impliqué dans cette opération ».
Néanmoins, des membres de la Royal Navy (Marine Royale) ont été associé·es à l'armada américaine qui encercle le Venezuela depuis quelques semaines, le ministère de la Défense refusant de donner des précisions sur leur présence lors de l'attaque.
Le secrétaire à la défense, John Healey, leur aurait ordonné de ne pas participer aux frappes contre le Venezuela et le partage de renseignements entre les États-Unis et le Royaume-Uni aurait été suspendus dans les Caraïbes afin d'éviter toute complicité britannique relative à des violations du droit international.
Cela contraste fortement avec la position actuelle du gouvernement, qui estime ne pas pouvoir se prononcer sur la légalité des actions de Trump.
Cependant, même si les forces britanniques n'ont pas participé directement à l'opération militaire, il faut noter que le gouvernement britannique soutient discrètement depuis des années les efforts de déstabilisation de Washington au Venezuela.
Depuis 2019, la Grande-Bretagne a gelé plus de 2 milliards de dollars d'or vénézuélien à la Banque d'Angleterre, parrainé des initiatives antigouvernementales et même mis en place une « unité de reconstruction pour le Venezuela » secrète afin de planifier l'après-Maduro.
Starmer ne parle donc pas en termes abstraits lorsqu'il affirme que « le Royaume-Uni soutient depuis longtemps une transition du pouvoir au Venezuela ».
Il y a sept ans, le gouvernement britannique a pris la décision audacieuse de reconnaître un homme politique nommé Juan Guaidó comme président du Venezuela.
Guaidó ne s'était jamais présenté à l'élection présidentielle.
Pourtant, le 23 janvier 2019, il s'est autoproclamé « président par intérim » du Venezuela, invoquant l'article 233 de la Constitution vénézuélienne dans ses déclarations selon lesquelles Maduro avait abandonné son poste, laissant ainsi un « vide absolu du pouvoir ».
Selon Guaidó, ce vide devait être comblé par le président de l'Assemblée nationale du Venezuela, poste occupé par Guaidó lui-même.
Sans le soutien du gouvernement américain, les acrobaties juridiques de Guaidó ne l'auraient probablement pas mené bien loin.
D’ailleurs, il a été rapidement reconnu par l'administration Donald Trump qui a commencé à faire pression sur la soi-disante « communauté internationale » pour qu'elle fasse de même.
Le 24 janvier, Jeremy Hunt, alors ministre britannique des Affaires étrangères, s'est rendu à Washington, où il a participé à une « réunion en milieu de matinée avec [le secrétaire d'État américain] Mike Pompeo, puis avec le vice-président Mike Pence ».
Au cours de cette réunion, Hunt a surpris tout le monde en « déclarant inopinément la possibilité de reconnaître Guaidó », selon l'ancien ministre des Affaires étrangères Alan Duncan.
Les journaux intimes publiés par Duncan rapportent que, le lendemain, Hunt a déclaré : « La question du Venezuela est l’occasion pour nous d’être en phase autant que possible avec les États-Unis, car [Hunt] est en désaccord sur un plusieurs questions dont celle de la Syrie ».
Quelques semaines plus tôt, Hunt avait ouvertement désapprouvé le projet de Trump d’y retirer les troupes américaines.
Duncan poursuit dans son journal : « Nous avons besoin de ce type de compromis pour gérer habilement l'administration Trump ». Citant visiblement Hunt, Duncan ajoute : « Le Venezuela se trouve dans leur arrière-cour, et c'est probablement la seule aventure étrangère qu'ils pourraient mener ».
Selon Hunt, la reconnaissance de Guaidó serait un moyen de s'attirer les faveurs de Trump, mais la Grande-Bretagne a également des intérêts de longue date dans les réserves pétrolières de la région.
« La relance de l'industrie pétrolière [au Venezuela] sera un élément crucial de toute reprise [économique], et je suppose que des entreprises britanniques comme Shell et BP voudront y participer », avait déclaré Duncan en 2018.
Les entreprises britanniques s'intéressent également à la Guyane voisine, qui est en conflit frontalier avec le Venezuela au sujet de la région riche en pétrole de l'Essequibo.
En janvier 2019, la représentante de Guaidó à Londres, Vanessa Neumann, a déclaré que « le point principal souligné par le ministère des Affaires étrangères et le Commonwealth réside dans le fait que nous ne bénéficierons pas de leur soutien tant que nous maintiendrons notre position officielle, à savoir notre volonté de reprendre l'Essequibo à la Guyane ».
Neumann a donc demandé à son collègue conseiller de « laisser tomber le sujet » de la revendication du Venezuela sur la région en échange du soutien de la Grande-Bretagne au coup d'État.
La reconnaissance de Guaidó par la Grande-Bretagne a été une condition préalable essentielle à la décision de la Banque d'Angleterre de geler les réserves d'or du Venezuela en 2019, une contribution britannique majeure aux efforts de Washington pour renverser le gouvernement.
Selon l'ancien conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton, Hunt était « ravi » d'aider Washington dans sa campagne de déstabilisation, « par exemple, en gelant les dépôts d'or vénézuéliens à la Banque d'Angleterre ».
Les dirigeants de la Banque étaient inquiets des implications juridiques du gel des avoirs d'un État étranger, mais le ministère des Affaires étrangères s'est efforcé de les rassurer.
Le 25 janvier 2019, Duncan a écrit dans son journal qu'il avait eu une conversation téléphonique avec Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d'Angleterre, au sujet de l'or du Venezuela :
« Je dis à Carney que je comprends parfaitement que, même si la décision appartient à la Banque, il a besoin d’un certain appui politique de notre part. Je lui dis que je lui écrirai la lettre la plus ferme possible, avec l'aide des juristes du ministère des Affaires étrangères, dans laquelle je soulignerai les doutes croissants quant à la légitimité de Maduro et expliquerai que de nombreux pays ne le considèrent plus comme le président du pays ».
En d'autres termes, la Banque d'Angleterre avait besoin d'un fondement juridique solide pour maintenir le gel des réserves d'or du Venezuela, et le ministère des Affaires étrangères était ravi de le lui fournir.
En mai 2020, le gouvernement Maduro a poursuivi la Banque d'Angleterre en justice pour son refus de restituer l'or.
Lorsque l'affaire a été portée devant les tribunaux, le gouvernement britannique a soutenu Guaidó en réaffirmant sa reconnaissance à son égard, le ministère des Affaires étrangères dépensant même 80 697 livres sterling pour promouvoir sa campagne juridique.
Et ce, malgré les condamnations répétées de la rapporteuse spéciale des Nations unies, Alena Douhan, concernant l'impact négatif des sanctions unilatérales sur le Venezuela.
En 2021, par exemple, Mme Douhan a noté « les refus répétés des banques du Royaume-Uni de débloquer les avoirs vénézuéliens, même pour l'achat de médicaments, de vaccins et de kits de protection » pendant la pandémie de Covid-19.
À chaque audience, M. Guaidó et ses mandataires ont également engagé des frais importants. Selon les comptes publiés, l'équipe de M. Guaidó aurait dépensé plus de 8,5 millions de dollars en frais juridiques, soit environ 7 millions de livres sterling.
Chose étonnante, les frais juridiques de Guaidó au Royaume-Uni ont été payés avec de l'argent qui a été initialement accordée par l'État vénézuélien aux États-Unis.
Après avoir gelé l'or du Venezuela, le gouvernement britannique a créé à l'automne 2019 une « Unité de reconstruction du Venezuela (VRU) » secrète.
La VRU était située au ministère des Affaires étrangères et dirigée par le diplomate John Saville, avec trois autres membres du personnel qui y étaient rattaché·es, dont un ou une exerçant comme « consultant·e externe ».
Manifestement chargée de planifier l'après-Maduro, la VRU a rencontré Guaidó à Londres en janvier 2020 et « a eu des contacts » avec d'autres membres de son équipe, dont Neumann.
Après la révélation de l'existence de la VRU, le ministère des Affaires étrangères a affirmé que cette équipe avait été créée pour « coordonner l'approche britannique face à la situation économique et humanitaire désastreuse au Venezuela ».
Mais des documents obtenus par Declassified ont révélé que Saville avait organisé des réunions à Caracas afin de planifier l'implication du Royaume-Uni dans le secteur énergétique vénézuélien.
Une journée entière de réunions était prévue sur le thème de « l'implication du Royaume-Uni dans le secteur énergétique » du Venezuela, mais l'ordre du jour complet reste classifié pour des raisons de « sécurité nationale ».
Parallèlement, le ministère des Affaires étrangères a financé une coalition « anti-corruption » au Venezuela à hauteur de 450 000 livres sterling, l'argent provenant du controversé Fonds pour la stabilité et la sécurité dans les conflits.
À la suite de ces informations, l'ambassade britannique à Caracas s'est plainte en interne affirmant que « les articles sur nos programmes/opérations ici (en particulier ceux de McEvoy) sont particulièrement sensibles ».
Le ministère des Affaires étrangères refuse désormais de divulguer le nom des organisations non gouvernementales qu'il a financées au Venezuela ces dernières années. Justifiant cette décision en affirmant que les informations « susceptibles de nuire aux relations entre le Royaume-Uni et [un] autre État » devaient rester confidentielles.
John McEvoy est rédacteur en chef de Declassified UK. Historien et cinéaste dont les travaux portent sur la politique étrangère britannique et l'Amérique latine, il a consacré sa thèse de doctorat aux guerres secrètes menées par la Grande-Bretagne en Colombie entre 1948 et 2009, et travaille actuellement sur un documentaire consacré au rôle de la Grande-Bretagne dans l'ascension d'Augusto Pinochet.
