La phase que connaît la politique indienne depuis 2014 est communément qualifiée de quatrième système de partis, avec le BJP qui constitue le pôle dominant et structure graduellement le champ de la compétition politique, aussi bien au niveau local que national. Certains observateurs se demandent si ce système dominé par le BJP représente une domination structurelle durable ou plutôt une domination électorale éphémère qui découle principalement, et se nourrit, de la figure charismatique de Narendra Modi.
Ces tours des élections législatives devraient trancher cette question en faveur de la domination structurelle. Le revers essuyé par l’Alliance démocratique nationale (NDA, en anglais) lors des élections de 2024 semblait indiquer que le charisme du premier ministre indien commençait à s’essouffler, comparé aux sommets vertigineux atteints au cours de la décennie précédente. Pourtant, le BJP a obtenu de bien meilleurs résultats lors de cette phase électorale qu’il ne l’avait fait en 2014-2016, à une époque où Narendra Modi bénéficiait encore de l’aura transformatrice véhiculée par le vikas purush (expression signifiant « homme du développement »), ou en 2019-2021, lorsqu’il a atteint un capital de confiance populaire inégalé en incarnant le messie des pauvres. Ce n’est que lors du cycle actuel que le BJP a réussi à s’emparer du pouvoir dans le territoire de Delhi, ainsi que dans les États d’Odisha et du Bengale occidental (ce dernier étant le plus convoité de tous).
De toute évidence, le leadership de Modi demeure important en raison de sa capacité à manœuvrer l’appareil du pouvoir. Pourtant, c’est ce même appareil tentaculaire – alimenté par les liens étroits qu’entretiennent l’organisation du parti, les réseaux plus larges du Sangh, les grandes entreprises industrielles et les institutions étatiques clés – qui est derrière le rouleau compresseur du système dominé par le BJP.
Dans l’Haryana et le Maharashtra, la mobilisation du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, ou « Organisation volontaire nationale ») a permis au BJP de dissiper le sentiment anti-sortants (particulièrement répandu parmi les Dalits) qui hantait l’alliance au pouvoir après une décennie aux rênes du pays. De même, au Bengale occidental, le Sangh Parivar a jeté les bases d’une campagne du BJP mobilisant les griefs dispersés de certaines castes et communautés (dont le mouvement Matua ou encore la communauté ethnique des Rajbanshis) en faveur d’un narratif cohérent et à l’échelle de l’État, axé sur la victimisation de la majorité hindoue.
De plus, le BJP a également mis en place au cours de cette période une architecture du pouvoir qui en a fait le « parti naturel de la gouvernance » (à l’image de la période de domination du Congrès national indien). Les instruments de ce pouvoir comprennent les alliances informelles susmentionnées ainsi que le contrôle des institutions publiques, grâce auxquels le BJP est en mesure de structurer le système des partis à son avantage, notamment en affaiblissant les factions des partis adverses et en cooptant leurs dirigeants. Cette stratégie implique également de manipuler l’appareil administratif afin de renforcer l’emprise idéologique de l’Hindutva sur le pouvoir.
Le gouvernement de Himanta Biswa Sarma (ministre en chef de l’Assam) a fait de la catégorie sociale des « immigrés musulmans bangladais », c’est-à-dire des musulmans de langue maternelle bengalie, le point central régissant le fonctionnement quotidien des institutions bureaucratiques ainsi que la réglementation publique relative aux terres et ressources. Cette dernière est au cœur des politiques et des pratiques du Registre national des citoyens (NRC, en anglais), de la catégorie des « électeurs D », des centres de détention, du redécoupage électoral, des campagnes d’expulsion, du maintien de l’ordre ou encore de la surveillance de la population. La capacité d’interpellation des procédures gouvernementales a transformé la distinction entre autochtones (hindous) et étrangers (musulmans) en principe organisateur de la société assamaise, tant dans la sphère sociale que politique. Le communautarisme encouragé par le gouvernement Himanta va donc bien au-delà des discours de haine habituels. En effet, ce modèle social est ancré dans l’architecture même de la gouvernance ainsi que dans l’inconscient collectif.
Au Bengale, la campagne du BJP s’est caractérisée par des manœuvres sournoises ainsi qu’une utilisation partisane des institutions étatiques telles que l’ED (Direction de l’application de la loi), le CBI (Bureau central d’enquête) ou encore les forces paramilitaires. Ces institutions ont été déployées massivement, dans des proportions inédites pour un scrutin étatique (en dehors du Cachemire et du Nord-Est). Par ailleurs, la mise en œuvre chaotique et discriminatoire de la « révision intensive spéciale » (Special Intensive Revision, ou SIR) par la Commission électorale a eu pour effet de radier une partie importante de la base électorale du TMC (principalement des musulmans) des listes électorales.
Pour résister au rouleau compresseur du système dominé par le BJP, il faut adopter une politique de contre-hégémonie. Au cours de la dernière décennie, le Congrès (APCC) dans l’Assam n’a pas su concevoir ni mettre en œuvre une telle politique, préférant se tourner vers le descendant de la dynastie Gogoi, envoyé de Delhi et chargé de diriger l’État un an avant les élections. Le parti s’est appuyé sur une consolidation menée par la caste dominante (les Ahom) dans le nord de l’Assam et par les musulmans dans le sud de l’État. De son côté, le TMC a misé sur son discours basé sur la fierté bengalie, ainsi que sur des transferts d’argent aux femmes et sur la mobilisation du vote musulman, afin de s’assurer un quatrième mandat consécutif. Ces deux stratégies ont connu un échec retentissant.
Le déclin tant des partis régionaux établis que du Congrès national indien trouve son origine dans la forme de leur organisation, à savoir celle d’un parti électoral-professionnel. Comme l’a théorisé le politologue Angelo Panebianco, il s’agit d’une forme de parti organisée autour d’un appareil professionnel composé de directeurs de campagne, de consultants et de sondeurs (par opposition à des cadres animés par des motivations idéologiques), dont l’objectif principal est axé sur la compétition électorale.
L’émergence du parti électoral-professionnel constitue une adaptation institutionnelle au paradigme de développement dominant. Pour attirer les grands capitaux et assurer la croissance économique (et ainsi accumuler les fonds nécessaires à la protection sociale), les gouvernements des États sont contraints de suivre un ensemble similaire de politiques de « bonne gouvernance », composé notamment de réformes favorables aux entreprises et aux grands projets d’infrastructure. Cette stratégie a d’abord conduit à l’évolution de la forme dominante des partis, passant du parti de masse (basé sur une idéologie/identité) au parti fourre-tout (centriste). Ensuite, l’essor des transferts directs d’argent facilités par les nouvelles technologies a semé les graines de la transformation du parti fourre-tout vers le parti électoral-professionnel. Le cadre professionnel parallèle devient indispensable pour relier ces dirigeants « techno-patrimoniaux » (Yamini Aiyar) à leur large électorat parmi les bénéficiaires des aides sociales.
Comme l’a observé Neelanjan Sircar dans le cadre de son travail de terrain au Bengale, les cadres du TMC ont vu leur rôle évoluer : autrefois chargés de superviser la distribution des aides sociales (tâche désormais confiée à des professionnels), ils se consacrent désormais à la mobilisation des électeurs en vue des élections. Même le DMK a connu une transformation, à travers un style de direction « à la manière d’un PDG » incarné par M. K. Stalin, en passant d’une organisation décentralisée dirigée par de puissants secrétaires de district à une machine centralisée, disciplinée et axée sur la protection sociale. Le CPM, parti structuré autour de cadres, a suivi une trajectoire similaire sous le mandat de Pinarayi Vijayan, avec une refonte vers une organisation hiérarchisée, centrée sur son leadership personnel.
Les succès notables qu’ont connus M. K. Stalin, Pinarayi Vijayan et Mamata Banerjee après avoir initié la transformation de leurs partis, en passant d’une structure fondée sur les cadres à une organisation électorale professionnelle, masquent la fragilité électorale d’une telle politique. L’inconvénient d’une politique gestionnaire et idéologiquement faible est qu’elle dépolitise l’électorat et le pousse à se tourner soit vers la solution populiste marginale (comme le TVK de Joseph Vijay au Tamil Nadu), soit vers la solution nationaliste hindoue (comme le BJP au Bengale occidental). Alors que le Kerala a opté pour l’alternative conventionnelle portée par le Congrès (KPCP), il demeure incertain si le CPM, affaibli dans l’opposition, sera capable de protéger son espace vital face à la montée du BJP, mieux qu’il ne l’a fait au Tripura et au Bengale occidental.
