Dans Les Âmes mortes de Nikolaï Gogol, le paysan apparaît comme doublement mort. D’abord de son vivant, en tant que propriété ; ensuite dans la mort, en tant qu’élément d’inventaire subsistant dans les registres bureaucratiques de l’Empire. Pavel Tchitchikov, l’escroc itinérant imaginé par Gogol, parcourt la Russie provinciale en achetant les noms de serfs décédés mais toujours inscrits au recensement, afin d’accumuler une richesse fictive fondée sur l’absence des êtres humains. La puissance grotesque du roman ne réside pas seulement dans l’absurdité de ce stratagème, mais dans la révélation fondamentale de Gogol : le servage corrompt tout le monde. Les paysans en subissent les conséquences les plus cruelles, mais les propriétaires fonciers, les bureaucrates, les marchands et jusqu’à la bonne société elle-même se trouvent spirituellement déformés par un ordre social qui réduit les êtres humains à l’état d’abstractions. Gogol n’était pas un prophète révolutionnaire. Pourtant, l’histoire finit par balayer l’ancien ordre foncier avec la Révolution russe de 1917, comme si la corruption morale qu’il avait mise au jour était devenue historiquement insoutenable.
J'ai emporté Gogol avec moi à Negros.
Pas littéralement, bien sûr. On n’emporte pas de romans russes dans des missions d’enquête menées dans une campagne saturée de postes de contrôle militaires, de deuil, et d’une chaleur écrasante qui colle aux champs de canne à sucre. Mais Les Âmes mortes me sont revenues à Toboso, tandis que nous écoutions les premiers récits entourant le massacre des « Negros 19 ». Leurs noms avaient déjà commencé à s’inscrire dans la grammaire froide du discours sécuritaire de l’État avant même que les familles aient pu entamer pleinement leur deuil. « Affrontement ». « Rebelles armés ». « Armes à feu récupérées ». Les morts se transformaient presque instantanément en objets administratifs, intégrés à un récit préfabriqué par la contre-insurrection. Mais les paysans et les habitants connaissaient les morts autrement. Ils savaient qui riait le plus facilement, qui plantait des haricots mungo, qui s’inquiétait des frais de scolarité, qui fredonnait en marchant, qui chantonnait doucement en travaillant aux champs, qui allait chercher l’eau avant l’aube. Ils se souvenaient de celles et ceux que la mission d’enquête a confirmés comme civils Alyssa Alano, Errol Wendel, Maureen Santuyo, RJ Ledesma, Kai Sorem et Lyle Prijoles, non pas comme des noms suspendus dans la grammaire froide des rapports de victimes, mais comme des vies tissées dans les intimités ordinaires de la communauté, dans les champs, les conversations inachevées et les avenirs interrompus. Là où Là où l’État raisonne en catégories, les populations se souviennent de personnes.
C'est là toute la spécificité de la violence de la contre-insurrection aux Philippines. On est d'abord dépouillé de son humanité politique avant d'être dépouillé de la vie elle-même. Le communiste et le criminel, l'organisateur et le toxicomane, le militant et le terroriste sont tous regroupés dans une seule et même catégorie sans distinction. La déshumanisation crée les conditions propices au meurtre tout en désensibilisant l'opinion publique face à l'indignation. Le langage lui-même se trouve corrompu. La désinvolture effroyable avec laquelle des termes comme « corned-beef » sont utilisés pour désigner des corps mutilés révèle non seulement de la cruauté, mais aussi d’une accoutumance à cette-dernière. Une société apprend à plaisanter dans le langage de la contre-insurrection.
Gogol l'avait compris. L'âme morte n'est pas seulement le paysan mort. C'est aussi la conscience vivante qui perd peu à peu sa capacité à reconnaître un autre être humain.
Negros a longtemps été considéré comme l'inconscient sombre de l'ordre social philippin. L'île du sucre et des massacres : Escalante, Sagay, la famille Fausto de Himamaylan, Kabankalan, Guihulngan et Toboso. Ils se reproduisent non pas parce que l'histoire se répète mécaniquement, mais parce que la question agraire demeure sans solution. L'absence de propriété foncière persiste aux côtés de la concentration des richesses. La faim persiste aux côtés de l'agriculture d'exportation. Et chaque fois que les paysans tentent de s'organiser en une force historique capable de s'opposer à cet ordre des choses, ils se heurtent non seulement aux propriétaires fonciers, mais aussi à tout l'appareil de la contre-insurrection.
La tragédie s'est approfondie lorsque le gouvernement Duterte a unilatéralement torpillé les négociations de paix avec le Front national démocratique des Philippines en 2017. Les pourparlers de paix entre le gouvernement de la République des Philippines et le Front national démocratique des Philippines avaient ouvert des perspectives difficiles mais porteuses de sens. Nul ne prend les négociations pour une panacée lorsqu'il est réellement engagé dans la transformation sociale. Elles sont traversées de contradictions, de frustrations et d'impasses. Pourtant, elles offraient quelque chose de rare dans la vie politique philippine : la reconnaissance que les racines du conflit armé étaient sociales et historiques, et non simplement criminelles. Une possibilité historique fut refermée, tandis qu'une autre se consolidait dans la violence. À la place des négociations apparurent la National Task Force to End Local Communist Armed Conflict, le renforcement de ce que l'on appelle l'approche « whole-of-nation », le décret exécutif n° 32, une militarisation accrue, l'opération Sauron et un climat dans lequel la dissidence démocratique légale elle-même devint suspecte. Une fois encore, la contre-insurrection fut présentée comme l'alternative privilégiée de l'État aux négociations de paix. Et ses victimes s'étendirent bien au-delà du champ de bataille : paysans, syndicalistes, militants, travailleurs du développement, enseignants, avocats, dirigeants autochtones, révolutionnaires et familles. Le monde rural en ressentit immédiatement les effets. Il m'est impossible de penser cette histoire de manière abstraite.
Chaque fois que je retourne à Negros, Kerima Tariman me revient en mémoire. Son rire arrive le premier, avant que le souvenir ne rattrape la mort. Elle aussi a été tuée sur cette île, victime de la même machinerie de violence anticommuniste qui continue de hanter Negros avec une terrible constance. Le même 79e bataillon d'infanterie impliqué dans le massacre des « Negros 19 » fut également mêlé à la mort d'une révolutionnaire dont l'amitié portait cette chaleur et cette férocité propres à ceux qui comprennent que l'engagement n'est pas seulement une idéologie, mais aussi une camaraderie forgée sous la pression des épreuves. Puis vint Ericson Acosta, dont nous avons récupéré la dépouille après son assassinat par l'armée à Kabankalan. Récupérer le corps d'un ami modifie quelque chose de fondamental dans notre rapport à l'histoire. La politique cesse alors d'être un débat sur des abstractions. On porte physiquement la mort : à travers la boue et la pluie, l'épuisement et la paperasse, les signatures et l'attente, puis, enfin, à travers l'insoutenable intimité de l'identification. Pourtant, les morts ne disparaissent pas. C'est peut-être cela qui, historiquement, a tant effrayé les classes dirigeantes face aux communistes, aux mouvements paysans et aux luttes de libération nationale. Les morts continuent d'organiser les vivants. La mémoire elle-même devient insurrectionnelle.
L'ordre établi le comprend parfaitement, raison pour laquelle l'anticommunisme ne se propage pas uniquement par les balles. Il circule à travers les discours, les institutions, les mécanismes de financement et le langage respectable de la « gestion démocratique ». À la violence qui s'exerce dans les campagnes s'ajoute souvent un autre travail, plus discret : le rétrécissement de l'imaginaire politique. Le monde des ONG apparaît fréquemment ici comme un terrain contradictoire. Nombre de celles et ceux qui y œuvrent sont sincères, épuisés et profondément engagés aux côtés des plus pauvres ; certains sont même des amis chers. Pourtant, les structures possèdent leur propre force d'attraction. Ce qui commence comme un élan de solidarité peut progressivement se transformer en administration. La lutte politique devient un projet parmi d'autres, rythmé par les cycles de financement des bailleurs, les résultats de politiques publiques, les consultations des parties prenantes et des formes de dissidence soigneusement calibrées. La révolution devient un mot trop inconvenant. La libération cède la place à la résilience ; la transformation structurelle au renforcement des capacités ; l'impérialisme aux déficits de gouvernance. Rien de tout cela ne rend les réformes insignifiantes. Les réformes comptent, parce que la souffrance est immédiate. Mais il est des moments, à Negros, où l'on perçoit les limites de cette compassion gestionnaire. On ne peut partager le quotidien de paysans marqués par des générations de dépossession foncière, écouter des mères raconter les massacres, voir des enfants apprendre les disciplines ordinaires de la peur, et continuer à croire que l'histoire peut se résoudre par de simples ajustements techniques. Le monde rural dépouille le langage de ses consolations. Il pose des questions plus difficiles. Non pas de savoir si les réformes sont nécessaires, mais si elles deviennent l'horizon au-delà duquel la justice elle-même n'est plus autorisée à s'aventurer.
La contre-insurrection menée par des moyens militaires cherche à éliminer physiquement les mouvements révolutionnaires. La contre-insurrection menée par des moyens réformistes cherche, elle, à discipliner l'horizon même de l'émancipation, en apprenant à la société à craindre davantage la révolution que les conditions qui la rendent nécessaire.Cela ne rend en rien la réforme inutile. Les réformes sont importantes car la souffrance est immédiate. Mais il y a des moments à Negros où l'on sent les limites de la compassion managériale. On ne peut pas s'asseoir aux côtés de paysans marqués par des générations privées de terres, écouter des mères raconter des massacres, voir des enfants apprendre les règles ordinaires de la peur, et continuer à croire que l'histoire peut être résolue par de simples ajustements techniques. La campagne dépouille le langage de tout comfort. Elle pose des questions plus difficiles. La question n'est pas de savoir si la réforme a de l'importance, mais si elle devient l'horizon au-delà duquel la justice elle-même n'est plus autorisée à voyager.
La contre-insurection par des moyens militiaires cherche à éliminer physiquement les mouvements révolutionnaires. La contre-insurrection par des moyens réformistes vise à discipliner l'horizon de l'émancipation, en apprenant à la société à craindre davantage la révolution que les conditions qui la font naître.
Le Tchitchikov de Gogol accumulait sa richesse grâce aux paysans morts inscrits dans les registres de l'Empire. Notre ordre contemporain ne fait plus commerce de serfs décédés, et pourtant, il est des moments, à Negros, où l'on a le sentiment d'être entouré d'une autre espèce d'âmes mortes : des paysans rendus socialement jetables par l'absence d'accès à la terre et la militarisation ; des militants transformés en cibles par le « red-tagging » ; des citoyens ordinaires à qui l'on apprend à craindre davantage les organisateurs que l'injustice structurelle; des intellectuels qui, du haut de leur position, discourent sans fin sur la démocratie tout en gardant le silence sur la guerre de classe. Mais il existe une autre réalité de Negros que le discours d'État ne parvient pas pleinement à saisir. Au cours de la mission, entre témoignages et deuils, les habitants nous ont accueillis avec chaleur et nous ont confié leurs histoires : leurs luttes à la fois ordinaires et tragiques, les calculs minutieux de la survie, les façons dont ils s'efforcent de faire vivre leurs cultures malgré des conditions implacables et de protéger leurs enfants bien avant qu'ils ne puissent être vaccinés. Nous avons écouté des récits de perte et d'endurance, de récoltes interrompues et de conversations inachevées, de vies vécues sous l'ombre de la militarisation sans jamais s'y abandonner totalement. La lutte vivante des paysans philippins persiste précisément parce qu'ils ne sont pas des âmes mortes. Ils continuent à semer, à pleurer leurs morts, à s'organiser, à aimer et à prendre des risques malgré des conditions conçues pour épuiser tout espoir historique.C'est pourquoi la paysannerie demeure dangereuse.
Non parce que les paysans seraient intrinsèquement violents, comme le prétend l'imaginaire anticommuniste, mais parce que leur existence collective révèle sans cesse ce que l'histoire des Philippines n'a pas encore réglé. La question agraire demeure telle une blessure que la nation refuse de soigner autrement que par la militarisation. Chaque massacre devient à la fois une révélation et un avertissement : révélation de la violence structurelle, avertissement adressé à toute résistance. Et pourtant, la résistance continue.
La solidarité naît là où l'ordre établi échoue à dicter les critères de la valeur humaine. Elle est le refus de se soumettre à un agencement du pouvoir qui décide quelles vies comptent, quelles morts méritent d'être pleurées, quelles douleurs ont droit au langage, et quelles souffrances doivent se dissoudre dans les statistiques, la suspicion ou le silence. Dans des lieux comme Toboso, le souvenir lui-même devient un acte de fidélité politique. Cette vérité apparaissait avec force dans la vie et la mort de Roger Fabillar, connu de beaucoup sous le simple nom de Jhong. Cet homme d'une trentaine d'années n'est pas d'abord rappelé à la mémoire à travers les abstractions du conflit, mais par les intimés du quotidien. À Toboso, il était aimé comme compagnon de jeux d'enfance, présence familière dans la géographie ordinaire du barrio. On venait chercher son conseil : comment constituer un dossier de revendication foncière, comment affronter les difficultés du quotidien avec retenue, patience et détermination collective. Il habitait cet espace étroit et exigeant où l'engagement politique et le souci des autres deviennent indissociables. Lorsque Ka Roger mourut, des centaines d'habitants de Toboso enfourchèrent leurs motos sous un soleil écrasant pour l'accompagner dans la mort comme ils lui avaient accordé leur confiance de son vivant. Ils vinrent malgré le climat de peur, malgré la surveillance, malgré les risques qui pèsent souvent sur le deuil public dans les communautés militarisées. La poussière recouvrait leurs vêtements, la chaleur pesait sur leurs corps, mais leur présence constituait en elle-même un témoignage. Lui rendre hommage revenait à affirmer que la mémoire appartient à ceux qui endurent, et non à ceux qui gouvernent par la force.
Une mère qui avait perdu son fils l'exprima un jour ainsi, sans emphase ni amertume : « Ici, il existe deux lois : la loi de l'armée et la loi du digbay (digmang bayan), la guerre du peuple. » Pour nombre des plus pauvres qui luttent et résistent, Ka Roger appartenait à ce second univers moral : non pas au terrorisme tel que le définit l'État, mais à l'effort des opprimés pour leur libération, un labeur difficile et dangereux, mais porteur de dignité. Dans une telle lutte, le leadership n'était pas un privilège mais un fardeau, un fardeau pourtant honorable, acquis par la confiance, le sacrifice et la constance. C'est peut-être pourquoi ses funérailles rassemblèrent tant de monde : parce que, pour ceux qui étaient présents, pleurer Ka Roger était indissociable de l'hommage rendu à ce qu'il représentait — la promesse, aussi fragile soit-elle, que la justice puisse encore appartenir à ceux que l'histoire a le plus souvent abandonnés.
C'est peut-être ici que Gogol cesse finalement de nous suffire. Sa satire diagnostiquait avec génie la décomposition de l'ancien ordre, mais elle ne pouvait pleinement imaginer les énergies révolutionnaires qui s'accumulaient sous sa surface. Aujourd'hui encore, les campagnes philippines recèlent des forces plus vastes que les récits que la contre-insurrection cherche à leur imposer. Sous le discours de la sécurité nationale se cache un conflit plus simple et plus durable : entre ceux qui travaillent la terre et ceux qui la monopolisent ; entre ceux qui rêvent de libération et ceux qui confondent l'ordre avec la paix. À Negros, les morts demeurent proches des vivants. Mais contrairement aux âmes mortes de Gogol, prisonnières d'un entre-deux bureaucratique, nos morts refusent l'immobilité. Ils accompagnent les missions d'enquête, nous réveillent au milieu de la nuit, reviennent dans les chants et les récits, et exigent des vivants non pas de la pitié, mais du courage historique. Quelque chose de spectral continue de parcourir les campagnes — non seulement la peur, ni même le deuil, mais l'histoire inachevée elle-même, revenant avec obstination à travers chaque massacre, chaque récolte, chaque lutte qui refuse de disparaître.
La question est de savoir si la société philippine possède encore assez de vitalité morale pour les entendre.
