Democracy

La démocratie des cafards : sans armes mais dangereuse.

Un mouvement de protestation de la jeunesse, né d'une insulte proférée par le juge en chef de l'Inde et attisée par la corruption autour des examens, éclate en une marche massive et résolue sur le Parlement en juillet 2026.
L'écrivaine Arundhati Roy relate l'émergence du Cockroach Janta Party, un mouvement spontané dirigé par des jeunes, né après la remarque méprisante du juge en chef Surya Kant, qui a traité de « cafards » des étudiants au chômage et nourri par les fuites répétées de copies d'examen. Le mouvement, dont le cœur réside dans l'appel publié sur Instagram par Abhijeet Dipke et dans la grève de la faim menée par Sonam Wangchuk, entraîne une mobilisation qui aboutit à une marche massive vers le Parlement le 20 juillet, et qui a connu des violences policières, des lancers de gaz lacrymogènes et la censure d'État. Au‑delà de la demande de démission du ministre de l'Éducation Dharmendra Pradhan, la protestation met en lumière un autoritarisme grandissant en Inde — complicité du judiciaire, manipulation électorale, polarisation religieuse et érosion de la citoyenneté sous des mesures similaires au CAA-NRC — et se demande si ce soulèvement indépendant et fragile peut résister à la répression étatique ou aboutir à un changement politique durable.

Pour la première fois depuis des années, il est merveilleux d’être indien. Juste au moment où l’espoir semblait perdu, ils sont venus. De jeunes cafards arrivant sous la pluie. La progéniture de l’union impie entre un juge et une plaisanterie.

Nous connaissons tous l’histoire, mais la voici, pour mémoire. En réponse à un commentaire arrogant et méprisant du juge en chef de l’Inde, Surya Kant, qui traitait certains jeunes Indiens au chômage de cafards, Abhijeet Dipke, un étudiant vivant à Boston, a publié sur Instagram : « Et si tous les cafards s’unissaient ? » Des millions ont répondu. Et c’est ainsi que naquit le Cockroach Janta Party [Parti Janta des Cafards]. Dipke devint le chef d’orchestre des cafards. Sa première revendication fut la démission de Dharmendra Pradhan, le ministre de l’Éducation qui se tient fièrement au sommet d’un ministère corrompu et compromis, au sein duquel les copies des examens publics font régulièrement l’objet de fuites. On estime leur nombre à 152 depuis 2014, selon les partis d'opposition. Ces fuites ont dévasté la vie de millions de jeunes qui ont passé des années à préparer ces examens, dont certains parents ont dû vendre leurs terrains ou leurs maisons pour soutenir les études de leurs enfants et payer les frais pour qu’ils aient le droit de se présenter à ces examens. Une nouvelle forme d’extorsion légale. Après la récente fuite du document National Eligibility cum Entry Test (NEET), douze étudiants en détresse et anéantis se sont suicidés.

Pendant que la colère des cafards s’intensifiait et se transformait en tsunami numérique, Dipke revint de Boston le 6 juin et se dirigea directement, depuis l’aéroport, vers les célèbres terrains de protestation de Delhi, à Jantar Mantar. Sonam Wangchuk, le célèbre activiste et réformateur de l’éducation originaire du Ladakh, s'est joint à lui et a déclaré entamer une grève de la faim illimitée. Six étudiants universitaires, Neha Bora, Manish Kumar, Aameen Amitosh, Danish Ali, Hrishikesh et Deepak, membres de l'All India Students Association (AISA), l'organisation étudiante du Parti communiste d'Inde (Libération), ont annoncé qu'ils entameraient eux aussi une grève de la faim et ont pris position non loin de là. Des manifestations éclatèrent dans d’autres villes. À mesure que l’état des grévistes devenait critique, les jeunes « cafards », qui avaient envahi Internet, ont commencé à se rassembler physiquement à Jantar Mantar. Le Cockroach Janata Party a annoncé qu'ils marcheraient sur le Parlement le 20 juillet, jour de l'ouverture de la session de mousson. Deux jours avant la marche prévue, Sonam Wangchuk a été emmené de force par la police alors qu'il se trouvait sur le terrain et placé en détention, d'abord dans un hôpital public puis, à la demande de son épouse, dans un établissement privé. Il est toujours en grève de la faim. Le matin du 20 juillet, jour de la marche, les étudiants de l'AISA ont mis fin à leur grève de la faim.

Les cafards ont pris la capitale d’assaut. Ils sont venus en train, en bus, par avion, en métro, et leur nombre ne cessait d’augmenter d’heure en heure. Plusieurs heures avant que les premiers rayons du soleil n’illuminent le ciel de mousson de Delhi, ils ont commencé à affluer par dizaines de milliers vers Jantar Mantar. Au lever du jour, il était évident qu’une génération de jeunes désespérés et en colère, dont l’avenir avait été anéanti sous leurs yeux, allait reconquérir ce que les générations de leurs parents et grands-parents avaient concédé : notre dignité en tant que peuple et en tant que pays. Nos droits en tant que citoyens d’une démocratie. Les manifestants ont chassé, par leur courage immense et leur grâce, cette peur corrosive qui est devenue une seconde nature pour nous tous. Sans oublier l’humour. À la fin de la journée, il était clair que la contestation avait pris une dimension bien plus vaste que les revendications initiales des manifestants ou de leurs leaders. Dharmendra Pradhan était déstabilisé. Les enjeux sont bien plus considérables. La corruption, qui ronge l’ensemble du système de gouvernance, du sommet à la base, est désormais clairement visible et a commencé à éclater en scandale. Même les plus petits des cafards, dont certains n’avaient pas plus de sept ou huit ans, étaient capables de l’exprimer clairement.

Malgré la nomination rapide et quasi secrète d’un nouveau chef de la police quelques jours avant la manifestation, et malgré les inquiétudes exprimées à voix basse concernant l’efficacité redoutable de notre non moins redoutable ministre de l’Intérieur, la police, aussi bien le ministère de l’Intérieur, ont totalement sous-estimé l’ampleur du tsunami qui a submergé Delhi le 20 juillet. Ils ont tout essayé. Ils ont bloqué les bus, les routes et les stations de métro. Rien n’y a fait. Ils ont essayé de bloquer l’accès à Internet. Mais les jeunes cafards — ces créatures du numérique — ont réussi d’une manière ou d’une autre à déjouer cette tentative en diffusant un nombre incalculable de mèmes et de vidéos qui nous faisaient aussi bien rire que pleurer. À Delhi, de tous les endroits au monde, de jeunes femmes ayant pris part à la manifestation ont dit se sentir en sécurité au milieu de la foule, même si certaines se sont plaintes d’avoir été tripotées par des policiers. Nous avons vu des musulmans, des hindous, des chrétiens, des sikhs, des bouddhistes, ainsi que des personnes de toutes castes et de toutes classes sociales s’unir, s’entraider et se protéger mutuellement face à la police. Au lieu de nous faire la leçon ou de nous tenir de grands discours, ils nous ont fait voir, nous ont montré l’Inde du possible, cette Inde magnifique dont nous rêvons tous.

Pour faire face à cette situation, la police a accroché entre elles ses barrières métalliques jaunes et a déployé son arsenal habituel : des camions chargés de pierres et des véhicules préalablement endommagés, dans l'espoir de faire croire que les jeunes étaient devenus violents et que la police agissait en état de légitime défense. Elle a fait venir de nombreux hommes de main en civil, armés de bâtons et de matraques. En amont de leur intervention, les membres de la Force d’action rapide (RAF) ont retiré leurs insignes nominatifs de leurs uniformes. Les chaînes de télévision grand public, fidèles au pouvoir, étaient déjà sur place, prêtes à relayer les mensonges. (Certaines ont même pris les devants en rapportant des événements qui ne s'étaient pas encore produits. En Inde, les médias spéculent plus sur l’avenir qu’ils ne traitent le présent). Rien n’y a fait. La police et la RAF ont brandi leurs bâtons de bambou, lathis, avec lesquels ils ont frappé aveuglément, brisant des crânes d’enfants et fracturant des membres. Elles ont tiré des gaz lacrymogènes. Mais cela n’a pas empêché les jeunes de continuer à marcher. Tout droit vers le Parlement. Tout droit vers l’endroit où ils avaient dit qu’ils iraient. À leur approche, les forces de sécurité ont pris position, braquant leurs AK-47 sur des étudiants désarmés. Pourtant, les Cafards ont continué d’avancer. Et ce faisant, ils ont fait tomber les derniers restes du gant de velours qui dissimule le poing de fer du gouvernement, révélant la véritable nature du régime actuel, à savoir une main de fer fasciste. Une alliance de brutes incapables de comprendre l’histoire et la diversité du pays qu’ils gouvernent. Des gens qui ne savent que haïr, mais qui n’ont aucune idée de comment aimer. Ni réfléchir. 

À mesure que les manifestants approchaient, notre Premier ministre, aussi brave que prétentieux, a été exfiltré en lieu sûr. Les parlementaires ont été empêchés de quitter le nouveau bâtiment rutilant du Samvidhan Sansad, dont le seul objectif semble être de nuire quotidiennement à la Constitution.

En fin de journée, la police avait fait évacuer la place principale du lieu de protestation. A la nuit tombée, les gens se l’étaient réappropriée. Alors que la police se retirait pour la nuit, les Cafards lui ont offert une ovation debout. Pour avoir frappé des enfants. Wah Modi ji ! Wah !

Il serait absurde d'attendre de cet événement un changement politique majeur. Toutefois, le considérer comme un simple moment d’exaltation passagère témoignerait d'un manque de discernement. Il n'est guère surprenant que les fils d'actualité et les chaînes d'information en continu s'enflamment de rumeurs, d'insinuations et de théories du complot évoquant des financements étrangers ou des manigances de la CIA. En tant qu’andolanjeevi que je suis fière d’être — c’est le terme péjoratif qu’utilise Modi pour désigner des personnes comme moi —, je reconnais que, lorsque tout cela a commencé, j’étais moi aussi méfiante. Je craignais que nous ne soyons en train de revivre un nouvel épisode à la Anna Hazare — ce prétendu mouvement populaire contre la corruption de 2011 — qui, qu’elles qu’aient été ses intentions initiales, a fini par nous valoir trois clauses sous le règne d’un parti politique qui a détruit toutes les institutions de ce pays, une qui ne fait aucune distinction entre lui-même, en tant que parti politique, et le gouvernement indien, une qui ne respecte ni le pays ni ses citoyens, et une autre qui nous a couverts de honte sur la scène internationale et a mis l’Inde à genoux.

Mais mes soupçons à l’égard du Cockroach Janata Party se sont dissipés lorsque j’ai vu l’hostilité des médias traditionnels à leur égard. Ce fut, pour moi, le premier signe, et le plus rassurant. J’ai été ravie d’apprendre qu’Abhijeet Dipke était issu de la communauté dalit, et encore plus ravie de constater que personne ne s’attarde sur ce fait. Tout a basculé pour moi lorsque je l’ai entendu dire : « Si je m’étais appelé Khalid, ou si j’avais été musulman, je serais déjà en prison. » Il a eu le courage de dénoncer la réalité brutale du fonctionnement de l’Inde — le fait que, dans notre pays, tout, y compris et surtout la loi, ne s’applique pas de la même manière à tout le monde. Tout dépend entièrement de votre religion, de votre caste, de votre classe sociale, de votre origine ethnique et de votre genre. C’était une observation profonde, exprimée avec simplicité. Le fait qu’il l’ait dit publiquement, alors même que les responsables politiques de l’opposition se contentent d’évoquer une « communauté minoritaire » plutôt que les « musulmans », par peur d’une « réaction hostile des hindous », m’a poussée à me rendre immédiatement à Jantar Mantar. Je savais aussi qu’en choisissant le prénom de « Khalid », Dipke faisait peut-être référence à Umar Khalid, cet universitaire de la JNU qui, aux côtés de Sharjeel Imam et de bien d’autres, est détenu en prison sans avoir été jugé depuis près de six ans maintenant. Le crime d’Umar ? Avoir appelé les manifestants à rester non violents lors des manifestations de 2020 contre l’amendement de la loi sur la citoyenneté, alors même que Delhi était en proie à une vague d’incendies criminels, de meurtres et de destruction de mosquées par le feu, provoqués par des milices hindoues violentes, sous le regard bienveillant, et parfois complice, de la police. Les demandes de libération sous caution ont été rejetées les unes après les autres par des juges qui semblent avoir perdu le courage d'accomplir, voire de comprendre, ce qui est juste.

Alors que les Cafards défilaient et que leurs rangs grossissaient, je me suis surprise à penser : Dieu merci, ils ne sont pas majoritairement musulmans, sikhs, chrétiens ou adivasis. Ils auraient été écrasés, tués, abattus ou emprisonnés. Dieu soi loué, ils ne sont pas cachemiris. Ils auraient pu être éborgnés (bien que certains aient effectivement subi des blessures causées par des tirs de plomb). Dieu merci, ils sont majoritairement hindous. Voilà à quel point la situation est triste en Inde. Toutefois, les choses peuvent changer d’un instant à l’autre. Nous sommes dans ce que l’on nomme une « situation en pleine évolution ». On signale l'arrivée par avion de milliers de membres des forces paramilitaires en provenance d'autres États. Nous ignorons ce que nous réservent les jours à venir.

Où tout cela nous mène-t-il ? Contrairement au mouvement d’Anna Hazare, qui avait bénéficié de semaines de couverture médiatique frénétique et ininterrompue, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, sur des centaines de chaînes de télévision hystériques appartenant à de grands groupes, le Cockroach Janata Party ne peut compter que sur lui-même et sur Internet. Contrairement au mouvement d’Anna, infiltré puis récupéré par le Rashtriya Swayamsevak Sangh, avec le BJP de Modi aux aguets, prêt à capitaliser électoralement sur l'effervescence médiatique, les Cafards n’ont aucun parti d’opposition organisé en coulisses, prêt à prendre le relais. La colère spontanée dont nous sommes témoins finira par retomber si un véritable travail politique ne s’amorce pas. Si les adultes et les partis d’opposition ne cessent leurs manœuvres et leurs querelles mesquines et ne font pas preuve d’un peu de solidarité. Le gouvernement sait que cela a peu de chances d'arriver. Il reste impassible, estimant qu'il lui suffit d'attendre. Les États ont le pouvoir d’attendre. Pas le peuple.

À ce moment précis, le soulèvement des Cafards n’est que l’une des nombreuses manifestations qui agitent l’Inde. Dans le Madhya Pradesh, les Adivasis s'opposent au projet de liaison entre les rivières Ken et Betwa. Dans l’Uttarakhand, des villageois protestent contre l’abattage massif des arbres. Des voix s'élèvent contre la dégradation de l’environnement des îles du Grand Nicobar. Le Manipur est en ébullition. Les emplois disparaissent. Les prix s’envolent. La colère monte. Et le jeu autour de la « divinité » orchestré par le BJP et le RSS est enfin démasqué pour ce qu'il a toujours été : une imposture. Une ruée vers l’or menée par des gangsters. Le pillage du temple de Ram à Ayodhya nous a offert un mauvais scénario de film de Bollywood qui se joue sous nos yeux : des gourous aux allures soignées et des politiciens corrompus construisant des hôtels, accumulant des biens immobiliers, circulant en SUV, s’enrichissant sur le dos des pauvres et des gens confiants. Les tentacules de la corruption et du vol au grand jour s'étendent jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir.

L’énergie des Cafards peut-elle nous sortir de ce gouffre ? Ce ne sera pas simple. Un rapide coup d’œil sur les résultats des mouvements populaires en Inde ne laisse pas place à l’optimisme. C’est une histoire d’ambitions revue à la baisse et de rêves brisés. Dans les années 1960 et 1970, divers mouvements — dont la rébellion armée des Naxalites — réclamaient une redistribution des richesses et des terres aux paysans qui les cultivaient. Ils ont été écrasés. Dans les années 1980 et 1990, des mouvements sociaux, notamment le Narmada Bachao Andolan, puis les maoïstes de l’Andhra Pradesh, du Chhattisgarh et du Jharkhand, se sont battus contre l’expulsion des agriculteurs et des populations autochtones de leurs terres. En d’autres termes, ils cherchaient simplement à empêcher qu’on leur arrache le peu qu’il restait aux pauvres. Eux aussi ont été écrasés. Dans les années 2000, ils en étaient réduits à se montrer reconnaissants pour la loi nationale sur la garantie de l’emploi rural (NREGA). Ce texte leur assurait trois mois de travail au salaire minimum — une somme équivalant au prix d’un bon repas dans un restaurant chic de métropole. Même ce dispositif a été mis au placard par le régime actuel, remplacé par des rations de survie — des sacs de vivres à l’effigie de Modi — jetés avec mépris à la population, telles des aumônes lancées à des mendiants depuis des voitures en marche, en échange de gratitude et de votes. Alors que l’économie vacille, même ce maigre soutien est aujourd’hui menacé.

Aujourd’hui, en 2026, nous en sommes réduits à lutter pour notre droit de vote et notre citoyenneté. L’amendement de la loi sur la citoyenneté (CAA), associée au Registre national des citoyens (NRC), représente la version Hindu Rashtra des lois de Nuremberg de 1935 dans l’Allemagne nazie, par lesquelles les citoyens allemands se voyaient accorder ou refuser la citoyenneté par le Troisième Reich en fonction de leurs « documents attestant de leur ascendance ». (Combien de personnes en Inde possèdent ces documents ?) Le mouvement de contestation contre le CAA-NRC s’est essoufflé après que les manifestations de masse ont entraîné la mort de manifestants et l’incarcération de militants. Mais ces manifestations ont contraint le gouvernement à ralentir la mise en œuvre de ces nouvelles lois. Cependant aujourd'hui, le dispositif CAA-NRC, que beaucoup considéraient à juste titre comme visant principalement les musulmans, refait surface, dissimulé sous la forme d'une « révision intensive spéciale » (SIR) des listes électorales. Nous avons été informés avec désinvolture que même nos passeports ne constituaient pas une preuve de citoyenneté. Des millions de personnes sont radiées des listes électorales. Le pays tout entier cherche désespérément des « documents attestant de leur ascendance ». Nous ne savons plus où nous en sommes. Sommes-nous légitimes ? Illégitimes ? Avons-nous des droits ? Qui d'entre nous finira dans ces immenses centres de détention construits pour les « citoyens au statut douteux » ? Passerons-nous nos journées à courir d'un tribunal à l'autre ? Les fascistes raffolent du chaos et de la confusion.

Notre panique et notre angoisse pourraient nous amener à placer trop d’espoir dans le soulèvement des Cafards. Certains l'ont déjà comparé au mouvement de la jeunesse qui a entraîné un changement de régime au Bangladesh, au Népal et au Sri Lanka. Mais l’Inde est un pays trop vaste pour qu’un tel scénario se produise. D'autres y voient un parallèle avec le mouvement mené par Jayaprakash Narayan, qui a fait chuter Indira Gandhi en 1977. Ces comparaisons ne sont guère pertinentes. Le Cockroach Janata Party n’est rien de tout cela. C’est une entité à part. Un produit unique de son époque. Il s'agit de jeunes gens vulnérables affrontant un gouvernement féroce et vindicatif, qui s'est montré impitoyable envers ses opposants. Des représailles sont sans aucun doute en préparation et frapperont ceux que le pouvoir considère comme les principaux instigateurs.

Comment un régime, manifestement de plus en plus impopulaire, peut-il se permettre de ne faire aucune concession à ceux qui ont voté pour lui ? Probablement parce qu’il estime avoir réussi à fausser le jeu électoral à son avantage. Il a pris le contrôle de la machinerie électorale. La Commission électorale est viciée dans sa composition même et ne peut plus être considérée comme neutre. Les machines à voter ont été manipulées, les listes électorales excluent désormais des millions de citoyens bien réels et incluent des millions de noms fictifs, l'administration chargée de superviser les scrutins s'est montrée totalement complice, les tribunaux sont prêts à temporiser ou à fermer les yeux sur des irrégularités flagrantes, la police ignore tout de la neutralité et la presse se prosterne au moindre claquement de doigts du pouvoir. Les circonscriptions électorales vont être redécoupées pour faire en sorte que le BJP conserve toujours l’avantage. Que peut bien craindre le parti au pouvoir ? Pourquoi écouterait-il qui que ce soit ? C’est le parti politique le plus riche de la planète, soutenu par les industriels les plus riches du monde. Il peut tout acheter. Et tout le monde. Du moins, c’est ce qu’il croit.

Mais ce jeu peut-il durer éternellement ? Peut-on tromper tout le monde tout le temps ? Peut-on continuer indéfiniment à traîner dans la boue un pays d’un milliard et demi d’habitants ? C’est impossible. Les Cafards sont dans la rue. Les agriculteurs sont à nouveau descendus dans la rue pour marcher vers Delhi, cette fois pour protester contre l’accord commercial entre l’Inde et les États-Unis — le décret de mort que le gouvernement indien a docilement accepté de signer en leur nom. Les accès à la ville ont été bouclés, mais il est peu probable que cela les arrête. Peut-être pouvons-nous, nous autres, prendre exemple sur nos agriculteurs et nos cafards pour apprendre à devenir un tant soit peu dangereux. Les jeunes nous ont offert quelque chose. Il nous appartient à tous, à chacun d’entre nous, de faire en sorte que ce qu’ils ont accompli ne soit pas vain.

Un Premier ministre qui prend la fuite physiquement, ne met pas longtemps avant de fuir politiquement.

Mais ce régime ne partira pas facilement. Il ne supportera pas d’être humilié dans les rues de la capitale. Il est probable que le sang coule. Les esprits s'échauffent parmi les jeunes. Combien de temps faudra-t-il avant que quelqu’un, au sein de cette foule de jeunes survoltés, ne perde son sang-froid et fournisse à la police un prétexte pour ouvrir le feu ? Ils feront tout ce qu’ils peuvent pour nous briser. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour les en empêcher.

Arundhati Roy, écrivaine.

Available in
EnglishSpanishPortuguese (Brazil)GermanFrenchItalian (Standard)TurkishArabicBengali
Author
Arundhati Roy
Translators
Aïcha Amagour and ProZ Pro Bono
Date
24.07.2026
Source
The WireOriginal article🔗
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