Ce mois-ci, dans un cimetière musulman situé à l’extrémité nord de l’Afrique, l’Europe a commencé à enterrer les mort·es de sa frontière.
Nous ignorons les noms de la quasi-totalité des personnes descendues dans ces sacs mortuaires dans les tombes de Ceuta. Elles faisaient partie des au moins 96 personnes qui ont trouvé la mort le 30 juillet, lorsque plus de 72 000 personnes ont tenté de passer du Maroc vers l’enclave sous administration espagnole, se noyant en mer ou écrasées dans la bousculade. Trois semaines plus tard, les familles étaient toujours à la recherche des disparu·es. L’une des raisons pour lesquelles si peu de corps ont pu être identifiés est que les proches resté·es au Maroc peinaient à entrer légalement à Ceuta pour fournir les échantillons d’ADN nécessaires à leur identification.
Cette vague d’arrivées est survenue dix jours après que Sánchez s’est rendu chez le rival algérien du Maroc, rappelant l’année 2021 où Rabat avait ouvert les vannes à Ceuta en réaction au traitement réservé par l’Espagne à un dirigeant du Polisario, cette fois-ci dans un contexte d’hostilité envers Sánchez de la part de Washington et d’Israël, en raison de son opposition au génocide à Gaza et à la guerre contre l’Iran.
Les barrières autour de Ceuta marquent l’une des limites de la forteresse Europe. Plus au sud, la semaine dernière, les garde-côtes mauritanien·nes ont intercepté 161 personnes (dont 17 enfants) dont le bateau avait dérivé pendant huit jours après avoir quitté la Gambie pour rejoindre les îles Canaries espagnoles. En 2025, 54 naufrages sur la route Afrique de l’Ouest–îles Canaries ont fait 1 214 mort·es ou disparu·es, selon l’Organisation internationale pour les migrations.
La Mauritanie n’est pas membre de l’Union européenne. Mais elle est devenue l’une des zones frontalières de l’Europe. L’UE s’est engagée à verser plus de 210 millions d’euros à ce pays en 2024, notamment pour la gestion des frontières et des migrations. Des bateaux, des avions et des agent·es de sécurité espagnol·es y opèrent. L’Espagne a financé des centres de rétention pour migrant·es sur le sol mauritanien. La violence des frontières européennes ne cesse de s’étendre au-delà de l’Europe elle-même.
Il y a un an cette semaine, une autre partie de cette frontière a ouvert le feu. À quarante milles marins au nord de la Libye, deux hommes à bord d’un patrouilleur des garde-côtes libyens ont tiré pendant vingt minutes sur l’Ocean Viking, un navire de sauvetage transportant 87 personnes repêchées en Méditerranée. Ce patrouilleur avait été donné par l’Italie deux ans plus tôt dans le cadre d’un programme de l’Union européenne pour la « gestion intégrée des frontières et des migrations » en Libye.
Cette attaque marque le début de First They Came for the Migrants [D’abord, ils sont venus chercher les migrant·es], la dernière étude de cas de l'Internationale Réactionnaire, le projet de recherche de l’Internationale Progressiste. Elle retrace le fonctionnement d’une frontière européenne s’étendant bien au-delà de l’Europe elle-même : armement et formation des forces de sécurité ; utilisation de l’aide et du commerce comme moyens de pression ; déploiement de systèmes de surveillance à travers les continents ; et construction de centres de détention et d’expulsion en dehors de l’Union.
Au Maroc, l’Union européenne a dépensé plus de 2 milliards d’euros dans la coopération en matière de migration entre 2014 et 2022. Les forces de sécurité ont procédé à des arrestations massives de migrant·es et de réfugié·es, majoritairement noir·es, avant de les transporter vers les zones frontalières désertiques sans nourriture, sans eau ni abri.
« Il faut rendre la vie des migrants difficile. Leur compliquer la vie », a expliqué un consultant travaillant sur un projet financé par l’UE. « Laissez un Guinéen deux fois dans le Sahara, et la troisième fois, il vous demandera de le ramener volontairement chez lui. » Le long de la côte tunisienne, l’UE a offert plus d’un milliard d’euros d’aide en 2023, dont 105 millions d’euros pour le contrôle des migrations, quelques mois après que le président Kais Saied eut dénoncé la migration subsaharienne en reprenant les termes de la théorie du complot du « Grand Remplacement » prônée par l’extrême droite européenne.
En 2019, l’UE a suspendu les navires de l’opération Sophia, une mission navale qui avait secouru des dizaines de milliers de personnes en mer. Ceux-ci ont été remplacés par des drones, qui repèrent depuis les airs les embarcations traversant la Méditerranée et transmettent leurs coordonnées aux forces libyennes afin que celles-ci interceptent les personnes à bord et les renvoient dans un pays où les migrant·es sont exposé·es à la détention arbitraire et à la violence. Les autorités européennes peuvent ainsi observer des personnes en détresse sans avoir à les mettre en sécurité.
La Grande-Bretagne a dépensé des centaines de millions de livres pour se préparer à expulser des demandeurs et demandeuses d’asile vers le Rwanda, sans en avoir expulsé aucun·e de force. L’Italie a construit des centres de détention en Albanie, mais des recours judiciaires répétés ont bloqué le projet initial et contraint Rome à les réaffecter à d’autres fins. En 2018, la Commission européenne avait insisté sur le fait que les centres d’expulsion offshore seraient illégaux. En juin dernier, les négociateur·ices du Parlement européen et des gouvernements de l’UE se sont mis d’accord sur des règles autorisant précisément ces « centres de retour » dans des pays tiers.
Des politiques autrefois associées à l’extrême droite du continent sont désormais adoptées par les institutions de l’Union européenne. Certain·es empruntent le chemin inverse. Fabrice Leggeri a dirigé Frontex pendant sept ans. Sous sa direction, l’agence s’est dotée de son propre corps armé permanent : les premières « troupes civiles en uniforme » d’Europe, comme les a décrites Leggeri, alors même qu’elle était régulièrement accusée d’être impliquée dans des refoulements illégaux et meurtriers aux frontières de l’Europe. Il a démissionné en 2022 alors que des enquêtes étaient en cours sur ces allégations. Deux ans plus tard, il a été élu au Parlement européen sous la bannière du Rassemblement national de Marine Le Pen.
L’extrême droite fournit le personnel, exerce des pressions et formule des revendications toujours plus radicales. Les gouvernements de centre et de centre-droit les transforment en budgets, en accords et en appareils administratifs. Frontex est l’agence de l’Union européenne la plus importante et celle qui connaît la croissance la plus rapide. Ses agent·es opèrent déjà bien au-delà de l’Union, tandis que son corps permanent en pleine expansion offre à Bruxelles une force armée qui lui est propre.
Le dispositif ne s’arrête pas là. La loi sur la sécurité de 2025 de Giorgia Meloni renforce les contrôles sur les migrant·es placé·es en détention tout en alourdissant les sanctions à l’encontre des manifestant·es pour le climat. Des logiciels espions ont été déployés contre des journalistes et des militant·es. Les pouvoirs justifiés à l’encontre des migrant·es s’inscrivent dans une architecture plus large de surveillance, de maintien de l’ordre et de répression.
La « forteresse Europe » ne fait rien pour éliminer ce qui pousse les gens à s’y diriger. La guerre détruit les foyers. Le dérèglement climatique perturbe l’agriculture. Les échanges inégaux vident le Sud de ses richesses. Les États européens participent à chacun de ces phénomènes, puis dépensent des milliards pour contrôler les mouvements qui en découlent. Un ordre mondial rend la vie impossible à des millions de personnes ; l’argent public est versé aux forces de sécurité, aux fabricant·es d’armes, aux entreprises technologiques et aux gouvernements autoritaires pour les empêcher de se déplacer.
Briser ce cercle vicieux signifie défendre le droit de circuler, de franchir une frontière, de chercher refuge et de se construire une vie ailleurs. Cela signifie également défendre le droit de rester là où l’on se sent déjà chez soi.
L’Europe nie ces deux droits. Notre tâche consiste au contraire à les défendre : démanteler la machine qui punit les personnes qui se déplacent, et construire la paix, les moyens de subsistance et la souveraineté qui rendent le fait de rester possible.
Des militant·es palestinien·nes étendent le BDS aux restaurants de la Nouvelle-Orléans
Deux membres de l’Internationale Progressiste (le Mouvement de la jeunesse palestinienne (PYM) et les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA)) collaborent à la Nouvelle-Orléans pour étendre la campagne « No Appetite for Apartheid » [Pas d’appétit pour l’apartheid]. Les organisateur·ices du PYM se sont adressé·es cette semaine à la section locale du DSA pour présenter leur initiative visant à convaincre les restaurants d’identifier et de remplacer les produits et fournisseurs impliqués dans l’offensive israélienne sur Gaza, les entreprises participantes étant mises à l’honneur publiquement par la campagne. Cette mobilisation étend le BDS aux commerces de quartier et aux chaînes d’approvisionnement, les membres du DSA contribuant à développer la campagne au niveau local.
23 août 1960 – La Fédération des femmes cubaines
La Fédération des femmes cubaines (FMC) a été fondée le 23 août 1960, à peine 18 mois après le triomphe de la Révolution cubaine. Dirigée par la révolutionnaire Vilma Espín jusqu’à sa mort en 2007, elle est devenue l’organisation de masse chargée de placer la libération des femmes au cœur du socialisme cubain, ce que Fidel Castro appelait une « révolution au sein de la révolution ». Comptant au départ environ 100 000 membres, la FMC s’est développée pour rassembler des millions de femmes, contribuant à mener la campagne d’alphabétisation, à développer l’éducation et les structures d’accueil pour les enfants, à reconvertir les anciennes employées de maison et à faire progresser les droits reproductifs et juridiques. « Pour les femmes cubaines, le socialisme signifiait la liberté, l’indépendance, la souveraineté, la dignité, la justice sociale », déclarait Espín, « le droit de décider de leur propre destin ». Plus de six décennies plus tard, la Fédération continue de se mobiliser pour défendre ces acquis.
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Julià Panadès est un artiste majorquin qui travaille à partir de détritus trouvés, souvent rejetés par la mer sur cette île de la Méditerranée. Il qualifie cette démarche d’archéologique, soulignant que certaines bouteilles et certains bouchons qu’il trouve sont d’origine arabe et tunisienne ; ses matériaux et ses méthodes de travail renvoient à la précarité et à l’éphémère.
Les îles Baléares entretiennent un lien profond avec la menace d’invasion. Les Honderos Baleares, ces lanceurs de frondes originaires des îles Baléares, étaient d’anciens guerriers qui ont combattu lors des guerres puniques à partir de 264 av. J.-C., tandis qu’aujourd’hui, la contestation contre le tourisme colonial ne cesse de s’amplifier.
