Certaines personnes, notamment à l’extérieur du Népal, se sont empressées de se livrer à un jeu de reproches géopolitiques avant même que la boue de la rivière Bhotekoshi n’ait eu le temps de sécher, alors même que des personnes sont secourues des tunnels inondés dans le district de Rasuwa, le plus durement touché, et que le nombre de victimes ne cesse d’augmenter à mesure que de nouveaux corps sont retrouvés loin en aval ou repêchés dans la boue. S’il faut attribuer des responsabilités, il faut les chercher bien loin du massif du Langtang Lirung au Népal, dont une partie du flanc nord s’est effondrée, déclenchant la cascade de catastrophes le matin du 26 Août.
La responsabilité devra être partagée entre le Nord global, en tant que plus grand producteur de gaz à effet de serre depuis longtemps, le modèle économique qui pousse à implanter des infrastructures dans des vallées fluviales vulnérables, et les pays de la Haute Asie qui refusent de collaborer alors que la crise climatique s’accélère. L’Himalaya est une chaîne de montagnes jeune et instable; son histoire géologique et historique est jalonnée d’événements de glissements de terrain et d’effondrements de pentes au cours desquels d’énormes quantités de roches et de débris glissent ou s’écrasent vers le bas. Cependant, les climatologues affirment clairement que le réchauffement climatique d’origine humaine, qui a débuté avec la Révolution industrielle au XVIIIe siècle et s’est accéléré de manière imprudente au cours du XXIe siècle, est responsable des tragédies successives et de plus en plus graves qui frappent nos montagnes.
Le Népal, 52e pays au monde en termes de population, ne produit pas plus de 0,03 à 0,05 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. La contribution combinée de l’ensemble du système de l’Hindu Kush-Himalaya aux émissions est également infime. À mesure que la Terre se réchauffe, la nature et la société en subiront les conséquences non seulement dans les hauteurs de ces montagnes, mais aussi en aval, le long de tous les grands fleuves qui en découlent : l’Indus, le Yangtsé, la Salouen, l’Irrawaddy, le Mékong, le Brahmapoutre et le Gange.
Les gouvernements de l’Asie du Sud se sont collectivement montrés incapables d’adapter leurs politiques nationales et régionales pour faire face à l’urgence climatique galopante. Nos dirigeants politiques ont été trop absorbés par l’entretiement des rivalités internes et des hostilités transfrontalières pour s’unir et représenter efficacement sur la scène mondiale les intérêts du quart de la population mondiale qui vit dans cette région.
L’Asie du Sud aurait le poids nécessaire pour influencer le débat mondial si elle pouvait parler d’une seule voix. Nous devons y parvenir, car nous serons les victimes les plus durement touchées par un climat bouleversé, la moitié Nord du sous-continent étant déjà le foyer de pauvreté le plus important au monde. Nous sommes confrontés à des températures estivales atteignant 50 degrés Celsius dans le bassin de l’Indus et du Gange, à la fonte du manteau neigeux de l’Himalaya et à l’élévation du niveau de la mer le long des vastes côtes de l’Asie du Sud.
L’éboulement de roches et de glace du Langtang Lirung, qui a provoqué des crues dévastatrices dans les districts de Rasuwa et de Nuwakot ainsi qu’en aval, et qui a coûté la vie à des Népalais, des Chinois – y compris des Tibétains –, ainsi qu’à des visiteurs venus de l’Inde et d’une multitude de pays étrangers, constitue un signal d’alarme supplémentaire à notre époque marquée par les changements climatiques. Les cours supérieurs de la Teesta, de la Bhagirathi, de la Gilgit, de la Bhotekoshi et d’autres rivières nous enverront certainement d’autres avertissements. Pour sa part, la Lhende Khola, affluent oriental de la Bhotekoshi, avait provoqué une inondation dévastatrice due à la rupture d’un lac supraglaciaire le 8 juillet 2025, prélude à la tragédie colossale du 26 Août.
Alors même que les opérations de sauvetage – d’agriculteurs, de propriétaires, d’écoliers, de nourrissons, de pèlerins, de travailleurs et d’ingénieurs du secteur hydroélectrique, de camionneurs, d’agents des douanes, de personnel de sécurité et de bien d’autres encore – cèdent la place à la reconstruction, le Népal devra faire face aux dizaines de milliers de vies brisées par les inondations de Rasuwa. Viendra ensuite l’évaluation du bilan complet des pertes en infrastructures sur une économie nationale déjà en grande détresse.
Une douzaine de centrales hydroélectriques, dont certaines étaient déjà en service et d’autres encore en construction, d’une capacité cumulée de plus de 670 mégawatts et dont le coût s’élevait à des centaines de millions de dollars, ont été détruites.
Il y aura des répercussions directes sur les secteurs bancaire et des assurances, l’hydroélectricité étant le secteur le plus attractif pour les investissements dans un pays où l’esprit d’entreprise fait largement défaut. Il faudra du temps pour évaluer l’ampleur réelle des destructions subies par les écoles, les édifices gouvernementaux, les lignes de transport d’électricité, les autoroutes et les ponts, sachant que Katmandou n’a pas encore dressé un bilan complet de l’anarchie qui a sévi dans tout le pays le 9 Septembre 2025 et qui a causé d’énormes dommages aux biens publics et privés.
Des centaines de véhicules électriques importés en attente de dédouanement, ainsi que des camions chargés de marchandises à destination des marchés népalais avant la prochaine saison des fêtes de Dasain, ont été emportés par les eaux au poste frontalier de Rasuwagadhi.
Le secteur de l’hôtellerie et de la restauration, après avoir lutté à maintes reprises pour se remettre des ravages causés par le conflit maoïste, le tremblement de terre de 2015, les années de la pandémie de Covid et les troubles de Septembre 2025, a de nouveau été durement touché alors même que la saison touristique cruciale de l’automne battait son plein. En réponse, l’Office du Tourisme du Népal a lancé un message poignant aux voyageurs : « Votre visite compte. »
Les villages de montagne népalais étaient traditionnellement construits en altitude, les fonds des vallées fluviales étant réservés aux rizières lorsque l’espace le permettait. Mais le modèle de développement des dernières décennies a favorisé la construction d’autoroutes le long de ce qu’on appelle les « corridors fluviaux », ce qui a entraîné un étalement linéaire des établissements humains. Les deux rivières appelées Bhotekoshi – l’une au nord-est de la vallée de Katmandou, l’autre au nord-ouest – reliaient historiquement la vallée au Tibet. Plus récemment, le développement de ces corridors a été intégré à la stratégie de sécurité nationale, notamment en matière de liaisons commerciales avec la Chine. Cela s’est avéré particulièrement vrai après le blocus économique de 2015 imposé depuis le sud, qui a provoqué une grave pénurie de nourriture, de carburant et de médicaments pendant plusieurs mois et a incité le Népal à renforcer ses liens commerciaux vers le nord.
La route longeant la partie nord-est de la Bhotekoshi a été endommagée et fragilisée par le séisme de 2015. Aujourd’hui, cette route, qui longe la Bhotekoshi « sœur » et qui était devenue la principale voie commerciale terrestre vers la Chine, est coupée.
Il faudra procéder à un nouvel état des lieux et remettre en question le modèle de développement centré sur la capitale, qui privilégie les autoroutes, l’hydroélectricité et les établissements humains le long des rivières dont on sait qu’elles ont tendance à se déchaîner périodiquement.
Le Népal a fondé son avenir national sur l’hydroélectricité, mais que se passerait-il si l’apocalypse de Rasuwa était le signe avant-coureur de catastrophes plus nombreuses et encore plus graves le long des rivières himalayennes?
Les responsables politiques de Katmandou, tout comme les gouvernements népalais successifs, ont eu tendance à « digérer » les catastrophes peu après leur survenue, et l’on s’inquiète de plus en plus de la capacité du gouvernement dirigé par Balendra Shah, élu en mars dernier, à gérer les secours, la reconstruction et la planification future. Au lendemain de l’inondation, les élus locaux et les fonctionnaires chevronnés ont été mis à l’écart des opérations de sauvetage et de secours, l’armée népalaise ayant reçu carte blanche pour gérer les interventions en cas de catastrophe.
Le gouvernement de Shah est né du chaos qui a suivi les manifestations de la génération Z en Septembre dernier, lesquelles ont balayé l’ancienne génération de dirigeants politiques népalais. Les jeunes et puissants conseillers ministériels qui dirigent aujourd’hui en grande partie le gouvernement à la place des fonctionnaires semblaient, dans les premiers jours qui ont suivi la catastrophe de la Bhotekoshi, préférer la cartographie par drone et les sorties en hélicoptère aux interventions sur le terrain. Alors que les jeunes nouveaux dirigeants népalais maîtrisent parfaitement les médias sociaux, l’État et la société sont appelés à s’unir pour trouver une voie à travers le brouillard de la catastrophe, traçant la route vers un avenir qui commence à ressembler à bien autre chose que ce que nous avions prévu.
L’Himalaya se réchauffe plus rapidement que d’autres régions situées à plus basse altitude, et la neige et la glace y fondent à un rythme effréné. Ce « troisième pôle » est à la fois densément peuplé et caractérisé par un dénivelé abrupt entre la plaine et les hautes crêtes, ce qui en fait véritablement un baromètre ou un indicateur du changement climatique. En effet, contrairement à l’Arctique et à l’Antarctique, des millions de personnes vivent ici dans la zone vulnérable qui s’étend de la plaine aux hautes terres, et l’incertitude ainsi que les tragédies auxquelles elles sont confrontées mettent en évidence la réalité de l’urgence climatique. Les habitants peuvent vous parler des maringouins qui envahissent les hautes altitudes à mesure que les températures se réchauffent, apportant avec eux la dengue et d’autres maladies; de la flore et de la faune qui remontent vers les hauteurs; et de la pluie qui tombe désormais là où il neigeait auparavant.
Le réchauffement climatique touche l’Asie du Sud plus durement que d’autres régions, simplement en raison du nombre de personnes qui seront touchées par la montée du niveau des océans, le recul des glaciers, les coulées de débris, les vagues de chaleur, l’épuisement des nappes phréatiques, les inondations, les avalanches de glace et de roches, les glissements de terrain, les pluies torrentielles et toutes sortes d’autres phénomènes météorologiques extrêmes. En matière de construction d’infrastructures, bon nombre de ces phénomènes spécifiques et de leurs conséquences ne sont pas abordés dans les programmes d’ingénierie et les protocoles élaborés en Europe et en Amérique du Nord, puis appliqués au sous-continent – citons par exemple la charge de sédiments et de débris transportée par les rivières himalayennes, qui est bien supérieure à celle des cours d’eau sur lesquels la technologie des barrages et des réservoirs a été mise au point.
Malheureusement, notre capacité à tirer la sonnette d’alarme sur le climat a été compromise par les divisions géopolitiques transfrontalières, qui traversent tant d’est en ouest que du nord au sud. Les dirigeants nationaux et les institutions de l’Asie du Sud ne prennent pas la défense des populations qu’ils représentent, ni du Sud global dans son ensemble, pour s’opposer au Nord global qui rejette des émissions de gaz à effet de serre. Compte tenu de la vanité des gouvernements, en particulier des deux plus grands États – l’Inde et le Pakistan –, l’Asie du Sud n’a pas élaboré de plateforme commune sur les changements climatiques, ce qui n’aurait pourtant pas dû être difficile puisqu’il ne s’agit pas d’une région exportatrice de pétrole.
Les faiblesses sur les plans de la recherche universitaire et de l’art de gouverner font que les sociétés de l’Asie du Sud, enfermées dans des États-nations qui se livrent à des querelles incessantes, sont elles-mêmes en danger alors même qu’elles ne parviennent pas à mettre en garde le reste du monde contre le réchauffement de la Terre. La Chine, dont le Tibet fait bel et bien partie de l’Asie centrale, a été tenue à distance, et semble pour sa part préférer garder ses distances.
Le Népal, qui s’étend sur la partie centrale de la chaîne himalayenne longue de 2 500 kilomètres, n’a pas réussi à rassembler ses voisins récalcitrants pour discuter du climat en mutation, de l’effritement des montagnes et de l’épuisement des nappes phréatiques.
L’incapacité des gouvernements successifs de Katmandou à convaincre New Delhi de la nécessité de redynamiser l’Association sud-asiatique de coopération régionale (SAARC) témoigne à la fois d’un manque d’assurance et d’irresponsabilité. Le Népal préside la SAARC depuis 2014 et l’organisation a son siège à Katmandou. Si la SAARC était active, c’est là que la crise climatique ferait l’objet de discussions entre les dirigeants politiques, les ministres et les premiers ministres de l’Asie du Sud.
Les politiciens, les administrateurs et les militants citoyens népalais devraient être capables de susciter un sentiment d’urgence en s’appuyant sur la science et les expériences vécues, mais ils se sont largement cantonnés à répéter machinalement le discours convenu sur les changements climatiques. « Pertes et dommages », « atténuation », « adaptation » et « résilience » sont des termes qui ont perdu le caractère d’urgence de ce qu’ils représentent. Tout en s’efforçant de redonner un sens à ces termes, alors même qu’il se relève des inondations de Rasuwa, le Népal pourrait envisager de sensibiliser le sous-continent à deux thèmes urgents : le « nuage brun » sud-asiatique et la disparition du pergélisol. La production de fumée, de suie et de poussière provenant du brûlage des chaumes après la récolte, des centrales électriques au charbon et des industries à cheminées, des émissions des véhicules et des chantiers de construction dans le nord-ouest de l’Asie du Sud – en particulier les deux Pendjabs, l’Haryana, Delhi et ses environs, ainsi que l’ouest de l’Uttar Pradesh – fait payer un lourd tribut à toute la plaine de l’Indus-Gange et au-delà. Contrairement au réchauffement climatique général, il s’agit d’un problème dont l’Asie du Sud est elle-même responsable. À l’exception des mois de la mousson, ce brouillard sans précédent dans l’histoire se propage vers l’est, au-delà de l’Himalaya. Ses effets néfastes sur l’agriculture, la flore, la faune et la santé humaine n’ont pas été suffisamment étudiés, même si la disparition des panoramas himalayens depuis Mussoorie, Nagarkot, Gangtok et d’autres endroits pendant une grande partie de l’année constitue une preuve suffisante de l’existence du nuage brun. Au-delà des questions d’esthétique et de tourisme, il y a la question de ce qui se passe lorsque la suie se dépose sur la neige. Malheureusement, ce sujet est largement méconnu.
La suie, ou carbone noir, est aujourd’hui l’une des principales causes du recul des glaciers et de la disparition du manteau neigeux et des pentes glacées, exposant ainsi la roche sous-jacente. Ce phénomène s’explique par ce qu’on appelle l’effet d’albédo : alors que la surface blanche de la neige et de la glace réfléchit une grande partie de la chaleur solaire, la couche de suie a pour effet de l’absorber, ce qui accélère la fonte. Il en résulte non seulement le recul de la cryosphère, composée de neige et de glace, si essentielle à nos rivières, mais aussi une diminution globale de la recharge des nappes phréatiques, ce qui nuit au débit hivernal nécessaire dans les plaines de l’Indus, du Gange et du Brahmapoutre. Toutes les parties concernées, des planificateurs politiques chevronnés aux influenceurs d’aujourd’hui, doivent prendre conscience du fait que tant le réchauffement climatique que le « nuage brun » illustrent la capacité de l’humain à détruire irrévocablement la capacité de la nature à maintenir son équilibre. Le recul de la neige et de la glace de l’Himalaya, qu’il soit dû aux gaz à effet de serre ou à la suie du sous-continent, entraîne des catastrophes à la fois progressives et dévastatrices. Il n’est pas surprenant que le concept de pralaya, qui fait référence à l’anéantissement cosmique, ait été utilisé à maintes reprises tant par les ingénieurs que par les politiciens népalais pour décrire la catastrophe de Rasuwa.
L’économie de marché, telle qu’elle a évolué, exige une concentration des populations. À mesure que l’économie rurale du Népal s’est monétisée au cours des trois dernières décennies, les villageois des moyennes et hautes montagnes, qui vivaient en autarcie, ont migré en masse pour s’installer le long des routes et des autoroutes construites au bord des rivières. Des centrales hydroélectriques dites « au fil de l’eau » ont également vu le jour le long de ces mêmes tronçons, afin de tirer parti des pentes montagneuses alimentées par les eaux tumultueuses de la mousson et la fonte des neiges. Étant donné que les infrastructures et les habitations sont désormais exposées à des inondations et à des coulées de débris d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité, il devient important d’aborder la question du pergélisol himalayen et des conséquences de sa disparition – un sujet qui se limitait jusqu’alors aux articles universitaires, mais qui retient désormais l’attention depuis la catastrophe de Rasuwa.
Issu de la mer primitive de Téthys, l’Himalaya s’élève depuis 50 millions d’années à mesure qu’une partie de la plaque tectonique du Gondwana s’enfonce dans la masse continentale eurasienne. L’élévation des montagnes face à la force de gravité a toutefois ses limites, et leurs flancs ne cessent de s’effriter sous l’effet des glissements de terrain et des tremblements de terre. Au fil des millénaires, des milliards de tonnes de roches et de débris se sont accumulés sous les sommets et les crêtes, maintenus en place à haute altitude par l’eau gelée. Jusqu’à présent.
Les humains continuent de considérer les massifs himalayens comme des sentinelles et des protecteurs inébranlables, mais nous les avons affaiblis. Au cours de l’histoire, des effondrements montagneux catastrophiques, des crues soudaines provoquées par la rupture de lacs glaciaires (GLOF) et des coulées de débris ont enseveli des vallées et des localités entières. Les innombrables terrasses fluviales que l’on trouve à travers l’Himalaya, appelées « tars », ont été créées par de tels phénomènes de glissement de terrain et les coulées de débris qui en ont résulté. La vallée de Pokhara, qui abrite la plus grande agglomération urbaine du Népal en dehors de la vallée de Katmandou, est le résultat d’un tel événement cataclysmique survenu vers 1190 de notre ère, lorsque le massif de l’Annapurna IV s’est effondré et a libéré 23 kilomètres cubes de débris qui se sont répandus comme un fluide sur les collines et les gorges en contrebas.
La vague de coulées de débris, d’effondrements de montagnes et de GLOF observée dans l’Himalaya au cours des dernières décennies indique que la crise climatique est bien réelle et qu’elle a des répercussions sur les montagnes, notamment par le dégel du pergélisol. Même en tenant compte du fait que les catastrophes sont beaucoup plus souvent rapportées à l’époque moderne qu’auparavant, les études scientifiques indiquent sans l’ombre d’un doute une augmentation de leur fréquence.
On nous a fait croire que la fonte du pergélisol était un problème propre à la toundra, où le sol qui se décompacte révèle des corps préservés de mammifères préhistoriques et où les dépôts de tourbe libèrent du méthane dans l’atmosphère. En revanche, dans l’Himalaya et d’autres chaînes de montagnes, le pergélisol lie les roches, le sable et la poussière, contribuant ainsi à maintenir la stabilité des crêtes et des pentes. Le dégel de ce pergélisol est bien réel et probablement lié aux récentes catastrophes himalayennes : des coulées de débris de la Bhotekoshi en 2026 et 2025 à celles de Dharali en 2025, de Thame en 2024, de la Teesta en 2023, de Chamoli et Melamchi en 2021, et de Kedarnath en 2013.
Ce qui s’est produit sur le Langtang Lirung était un effondrement de paroi rocheuse qui a également entraîné la chute d’une partie du glacier situé au-dessus, le tout dévalant en cascade pour causer la tragédie sur la Bhotekoshi, connue sous le nom de Trishuli plus en aval et de Narayani ou Gandaki plus loin encore. S’agissait-il d’un effondrement naturel d’un versant montagneux au cours des temps géologiques ou la fonte induite par le réchauffement climatique ainsi que le « nuage brun » ont-ils joué un rôle? L’étude des températures ambiantes en haute montagne, des probabilités statistiques, ainsi que de la multiplication des événements catastrophiques ces dernières années, penche en faveur de cette dernière hypothèse.
« Bien que les chutes de roches, les avalanches de glace et les inondations soudaines provoquées par la fonte des glaces (GLOF) aient toujours existé au cours de l’histoire géologique, les émissions anthropiques modernes de gaz à effet de serre ont fondamentalement modifié les paramètres temporels et spatiaux de ces phénomènes », explique Ajaya Dixit, ingénieur et expert en ressources hydriques basé à Katmandou, qui consacre depuis des décennies ses recherches à l’évolution des relations entre les rivières de montagne et les populations. « Le changement climatique ne provoque peut-être pas directement un glissement de pente isolé, mais la hausse des températures crée systématiquement les conditions préalables dangereuses menant à l’effondrement des montagnes. »
Dans une entrevue accordée au Nepali Times, Benjamin Horton, doyen de l’École de l’énergie et de l’environnement de l’Université de la Ville de Hong Kong, a déclaré: « La tragédie (de Rasuwa) ne s’est pas produite dans un système montagneux sain et stable… La région himalayenne se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale, les glaciers reculent, le pergélisol se dégrade et les pentes de haute montagne deviennent moins stables… Le Népal a perdu près d’un tiers de sa glace glaciaire en un peu plus de 30 ans… Nous savons déjà que la combustion de combustibles fossiles réchauffe et déstabilise l’environnement dans lequel cela s’est produit… nous n’avons pas besoin que l’incertitude soit réduite à zéro avant d’agir. Au contraire, l’incertitude quant à l’endroit et au moment exacts où se produira le prochain effondrement constitue une raison supplémentaire d’agir de toute urgence».
La disparition du pergélisol fait partie intégrante du réchauffement climatique, tandis que le « nuage brun » a exacerbé et accéléré le dégel du pergélisol. Les montagnes et leurs populations, en tant qu’indicateurs inanimés et animés du réchauffement climatique, peuvent en témoigner, mais c’est aux dirigeants politiques, à la communauté scientifique et à la société civile d’en tenir compte. Il faut un peu d’imagination pour faire le lien entre les chaumes en feu et les cheminées crachant de la fumée dans les plaines du nord-ouest, d’une part, et le recul des glaciers et l’effondrement des montagnes, d’autre part. Il ne faut toutefois pas d’imagination pour comprendre que, tout comme le pergélisol fond en Sibérie et en Alaska en raison du réchauffement de la Terre, celui de l’Himalaya s’affaiblit également.
En fin de compte, ce sont les forums politiques mondiaux qui doivent s’entendre pour redéfinir le discours sur le climat, et on ne peut nier que la situation géopolitique actuelle est défavorable à l’obtention de résultats équitables et justes dans le cadre des négociations sur le climat. C’est là que les pays de l’Asie du Sud doivent user de leur influence collective pour forcer le monde à les écouter. Nos décideurs doivent s’unir pour analyser la catastrophe népalaise comme un tournant régional, repenser les stratégies de développement et collaborer afin de surmonter la lassitude mondiale qui règne dans le discours sur le climat.
La réalité du changement climatique d’origine humaine peut être difficile à saisir pour certains, et s’organiser pour y faire face le sera encore plus. Les pays touchés du Haut-Himalaya ont-ils l’imagination nécessaire pour se serrer les coudes face à cette effroyable animosité ultranationaliste? Pékin, Katmandou, Delhi et Islamabad agissent comme s’ils nourrissaient un désir collectif de mort transhimalayen.
Tout en haut des montagnes, on trouve désormais des flaques d’eau là où il y avait autrefois des congères. Des alpinistes signalent la présence d’eau courante au-dessus de la cascade de glace du Khumbu, sur le mont Everest. Les villageois vivant au pied du Lamjung Himal vous diront à quel point la langue du glacier était plus basse il y a moins d’une décennie. Sur le versant sud du Langtang Lirung, ce que le géologue suisse Toni Hagen avait photographié comme un vaste glacier descendant jusqu’à Kyanjing Gumba, au fond de la vallée, n’est plus aujourd’hui qu’un glacier suspendu, bien plus haut sur le flanc de la montagne. Il serait imprudent de croire que le réchauffement climatique, la fonte du pergélisol et le carbone noir n’ont joué aucun rôle dans la catastrophe de Rasuwa.
Le Népal, situé au cœur de la chaîne himalayenne et à cheval sur le plateau tibétain et la plaine de l’Indus-Gange, doit se relever de la tragédie de Rasuwa pour tenter de rallier ses voisins récalcitrants à la lutte contre l’urgence climatique. Il devrait pouvoir s’appuyer sur la confiance d’un pays qui a montré la voie en matière de foresterie communautaire, de biogaz, d’administration locale, de conservation de la faune sauvage, de gouvernance inclusive et de transition vers l’utilisation de véhicules électriques.
Comme l’Himalaya ne représente qu’une partie du territoire de la Chine, de l’Inde et du Pakistan, les dirigeants de ces pays risquent fort de se laisser distraire par d’autres enjeux d’actualité. C’est au Népal, en tant que pays le plus directement concerné, qu’il revient d’essayer de pousser les autres à collaborer. Il est peut-être déjà trop tard pour les habitants du bassin de la Bhotekoshi, mais il est temps d’agir pour le reste de la planète.
Kanak Mani Dixit est journaliste, écrivain, traducteur et militant pour les droits civiques et la démocratie. Il est président du Southasia Institute for History and Philosophy et fondateur de Himal Southasian.
