Briefing

Bulletin IP | N° 32 | Quand le pacte social se rompt

De l’Asie du Sud à l’Europe du Sud, les revendications sociales ont poussé des foules toujours plus nombreuses à descendre dans la rue. Mais la révolte populaire peut-elle se transformer en pouvoir politique ?
Dans le trente-deuxième bulletin de l’Internationale Progressiste de 2026, nous nous penchons sur les manifestations qui secouent l’Espagne, la France, l’Inde et l’Albanie, sur les revendications qui ont poussé des millions de personnes à descendre dans la rue, et sur les mouvements qui doivent transformer la révolte populaire en pouvoir politique.

Le 23 septembre, la police espagnole a expulsé Maricarmen Abascal, âgée de 87 ans, de l’appartement madrilène où elle vivait depuis 71 ans. Après avoir racheté son appartement, la société immobilière Urbagestión avait cherché à augmenter le loyer de Mme Abascal à un montant supérieur à sa pension mensuelle. Les voisin·es avaient empêché trois tentatives précédentes d’expulsion. La quatrième a abouti. Mme Abascal a été évacuée de son domicile sur une civière et conduite à l’hôpital. L’expulsion était légale.

Des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de Madrid, indignées. Les manifestant·es ont occupé la Puerta del Sol, y installant plus de 1 200 tentes, avec des rues dotées de noms et un centre médical de fortune. Ils réclamaient un encadrement des loyers, une protection contre les expulsions et la fin de la spéculation immobilière. Le Parlement a rejeté deux décrets d’urgence sur le logement, ce qui a poussé le Premier ministre Pedro Sánchez à convoquer des élections anticipées pour le 29 novembre. Le 7 octobre, Mme Abascal est décédée à l’hôpital, la veille du jour où elle devait signer un accord lui permettant de regagner son domicile.

De l’autre côté des Pyrénées, une manifestation qui a débuté dans un lycée de la banlieue parisienne s’est transformée en soulèvement national. Au lycée Saint-Exupéry, 13 enseignant·es, un proviseur adjoint et du personnel de soutien indispensable étaient absent·es. Les élèves et les enseignant·es ont quitté les cours. En quelques jours, les barrages et autres perturbations se sont étendus à plus de 1 000 établissements scolaires. Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, les élèves ont fait état de rats dans les couloirs, de plafonds qui s’effondraient, de fenêtres scellées par crainte qu’elles ne tombent sur les élèves, et d’une seule infirmière pour 2 000 élèves.

Le 6 octobre, plus de 250 000 personnes ont défilé à travers la France, alors que des enseignant·es, des parents, des syndicats et des étudiant·es universitaires se joignaient aux élèves. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et procédé à des centaines d’arrestations. Le gouvernement a promis 3 000 enseignant·es remplaçant·es, mais les manifestations se sont poursuivies. Comme l’a dit un élève : « On demande des enseignant·es, ils nous envoient la police. »

Sur le sous-continent indien, à 6 000 kilomètres de là, la capitale, Delhi, est assiégée par son propre gouvernement. Le régime de Modi a déployé près de 35 000 policier·ères pour mettre la ville en état d’urgence face aux manifestations étudiantes. Plus de 2,2 millions d’étudiant·es ont passé l’examen national d’entrée en médecine en mai, se disputant un nombre de places bien inférieur. Lorsque l’on s’est aperçu que des questions avaient circulé à l’avance, l’examen a été annulé. Les étudiant·es qui s’étaient préparé·es pendant des années, ainsi que les familles qui avaient dépensé leurs économies pour les soutenir, ont laissé éclater leur colère.

Ces diplômé·es au chômage et ces jeunes désabusé·es se sont baptisé·es le « Cockroach Janta Party », s’appropriant comme un signe de fierté une remarque désobligeante du président de la Cour suprême à l’égard des jeunes sans emploi. Ce qui avait commencé comme une blague sur Instagram, avec un logo représentant un cafard généré par IA, s’est transformé en un mouvement de masse. En juillet, les manifestations ont contraint le ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, à démissionner. En octobre, le mouvement s’était rallié à la lutte contre la suppression de quelque 130 millions de noms des listes électorales indiennes, que les détracteur·ices accusent la Commission électorale de manipuler au profit du Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party) de Modi.

Les 10 et 11 octobre, la police et les forces paramilitaires ont bloqué des routes, fermé des stations de métro et interpellé des manifestant·es qui réclamaient la démission du président de la Commission électorale, Gyanesh Kumar. Privé·es d’accès à Jantar Mantar, le site de manifestation désigné à Delhi, les manifestant·es se sont regroupé·es sur les marchés, aux carrefours et sur les viaducs à travers la capitale.

En Albanie, ce feu a été allumé par un fil barbelé. En mai dernier, des promoteurs immobiliers ont clôturé l’accès à la côte à Zvërnec, où un complexe touristique de luxe soutenu par Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, menace les zones humides protégées de Vjosa-Narta. Les villageois·es ont présenté des titres de propriété ainsi qu’un jugement de 2013 reconnaissant leurs droits sur ces terres. Lorsque des habitant·es et des militant·es écologistes se sont opposé·es au projet, des agent·es de sécurité privé·es les ont expulsé·es de force.

Cette injustice a touché une corde sensible. La capitale, Tirana, a été paralysée à plusieurs reprises par des manifestant·es brandissant des flamants roses gonflables (oiseaux dont l’habitat est menacé par le projet immobilier) et proclamant que « l’Albanie n’est pas à vendre ». Les manifestations se sont transformées en une révolte contre la corruption et l’emprise des oligarques sur l’économie et le système politique du pays. Cette semaine, des dizaines de milliers d’étudiant·es protestant contre les conditions d’enseignement et le coût de la vie ont rejoint le mouvement, et les affrontements ont fait des dizaines de blessé·es et d’arrestations. Des vidéos circulent sur les réseaux sociaux montrant des citoyens et citoyennes enlevées et emmenées dans des fourgons banalisés. Le Premier ministre Edi Rama refuse de démissionner.

L’historien E. P. Thompson a décrit l’économie morale de la foule anglaise du XVIIIe siècle : des attentes communes quant à un comportement légitime dont la violation pouvait transformer les difficultés en rébellion. Un examen équitable, une école qui fonctionne, la sécurité financière pour les personnes âgées, l’accès aux terres publiques : dans chaque pays, une injustice particulière a mis au jour des années de griefs accumulés.

Les manifestations ont provoqué la chute d’un ministre indien, contraint la France à promettre des milliers d’enseignant·es supplémentaires, fait disparaître les barrières de Zvërnec et contribué à précipiter des élections législatives en Espagne. Mais les institutions à l’origine de ces griefs, qu’il s’agisse des systèmes électoraux indiens ou du pouvoir de la propriété en Espagne et en Albanie, restent intactes. Les forces unies contre une injustice particulière peuvent avoir des idées très différentes sur la suite des événements.

Comment ces nouvelles rébellions peuvent-elles acquérir la force organisée nécessaire pour changer les conditions qui les ont engendrées ?

En Espagne, le mouvement des locataires s’allie déjà au mouvement syndical. À l’initiative des syndicats de locataires, les deux plus grandes confédérations syndicales espagnoles, l’UGT et les CCOO, soutiennent une grève générale de 24 heures le 11 novembre, la première en quatorze ans à bénéficier de leur soutien conjoint. À Madrid, le Sindicato de Inquilinas a réclamé un « Décret Maricarmen » pour protéger les locataires contre les expulsions et les hausses de loyer, tandis que ses alliés au Congrès ont désormais appelé à l’expropriation de centaines de milliers de logements détenus par des fonds d’investissement afin de les transformer en logements sociaux. Les élections législatives en Espagne sont prévues le 29 novembre.

En Inde, le Cockroach Janta Party tisse des liens avec la gauche organisée et les mouvements ouvriers. Lors d’une conférence de presse conjointe à Delhi jeudi, le fondateur Abhijeet Dipke est apparu aux côtés des dirigeant·es de trois organisations étudiantes de gauche (l’AISA, la SFI et l’AISF) ainsi que de Nikhil Dey, membre du cabinet de l'IP et de l’organisation des travailleurs et agriculteurs MKSS, et de Shaik Salauddin, du Syndicat des travailleurs de la plateforme et des petits emplois de Telangana, tous deux également membres de l'IP. Ensemble, ils ont exigé la démission du président de la Commission électorale et la fin de la répression contre les manifestant·es. Les partis d’opposition du bloc INDIA mènent une campagne parallèle contre la révision des listes électorales.

En France, l’Union syndicale lycéenne a coordonné des blocages et réclamé 10 milliards d’euros de financement d’urgence pour l’éducation. Son président, Ryad Rani, a appelé les lycéen·nes à se joindre à la mobilisation des Gilets jaunes de samedi contre la hausse du coût de la vie. Parallèlement, La France Insoumise a dénoncé les violences policières à l’encontre des étudiant·es dans la rue et au Parlement, et intègre leurs revendications en faveur d’investissements et de la fin de la sélection à l’université dans sa campagne pour l’élection présidentielle de 2027.

En Albanie, Lëvizja Bashkë, membre de l’Internationale Progressiste, s’appuie sur des années de mobilisation auprès des travailleurs, travailleuses, des locataires et des étudiant·es pour remettre en cause l’ordre oligarchique du pays. Après avoir remporté son premier siège au Parlement en 2025, le parti s’est rangé aux côtés des manifestant·es défendant le littoral, s’opposant à la fois au projet immobilier de luxe et exigeant l’abrogation de la loi de 2024 qui a ouvert les zones protégées à la construction. Bon nombre de ses membres ont été passé·es à tabac et arrêté·es lors des manifestations.

Telles sont les forces que l’Internationale Progressiste s’efforce de soutenir et de mettre en relation. Des associations de locataires qui associent les syndicats à la lutte pour le logement. Des mouvements étudiants qui rejoignent des coalitions plus larges en faveur des droits démocratiques. Des partis politiques issus d’années de mobilisation sur les lieux de travail et au sein des communautés, élaborant des programmes et se présentant aux élections.

La colère populaire peut se propager à travers tout un pays en quelques jours. Construire des organisations capables de s’opposer à des intérêts bien établis, de résister à la répression et de prendre le contrôle des décisions politiques et économiques prend des années.

Les voisin·es de Maricarmen Abascal ont empêché trois expulsions. À la quatrième tentative, la société immobilière a eu gain de cause, la police ayant fait respecter ses droits. La tâche consiste désormais à renforcer le pouvoir de résistance face aux prochains abus, à modifier les lois qui les permettent et à remettre en cause la propriété qu’elles défendent.

Dernières nouvelles du mouvement

Les travailleurs et travailleuses brésiliennes obtiennent la semaine de cinq jours

Le 14 octobre, le Sénat brésilien a voté à 75 voix contre 1 l’abolition de la semaine de travail de six jours, garantissant ainsi deux jours de repos rémunérés et réduisant la durée maximale du travail de 44 à 40 heures sans baisse de salaire. La CUT, membre de l’Internationale Progressiste, qui s’était mobilisée en faveur de cette réforme, l’a saluée comme une victoire historique pour le mouvement syndical. Cette avancée intervient à la veille du second tour de l’élection présidentielle du 25 octobre opposant Lula à Flávio Bolsonaro. Parallèlement, la campagne de Lula a accusé Meta d’ingérence électorale, alléguant que ses plateformes ont limité la portée des contenus favorables à Lula tout en favorisant Bolsonaro, et que ses outils d’IA refusent de générer des images soutenant Lula tout en acceptant des demandes équivalentes pour son adversaire. Meta attribue cette portée réduite à des problèmes techniques. Le tribunal électoral brésilien a exigé des explications.

Des mouvements se rassemblent à Bangkok pour contester le FMI et la Banque mondiale

Alors que le FMI et la Banque mondiale tiennent leurs assemblées annuelles à Bangkok, des mouvements populaires, des syndicats et des économistes progressistes ont organisé une série de contre-rencontres pour contester le bilan de ces institutions en matière d’austérité, de privatisation et de dépendance à l’égard de la dette. Des représentant·es de l’Internationale Progressiste y participent aux côtés de membres tels que la Ligue des paysans du Kenya, les organisations pakistanaises Haqooq-e-Khalq et Pakistan Kissan Rabita Committee, les membres du Conseil Walden Bello et Jayati Ghosh, ainsi que Focus on the Global South, partenaire de Blueprint. Ces rassemblements ont culminé le 16 octobre par une manifestation de masse réclamant la souveraineté économique et la fin de la domination des créanciers.

Les travailleur·euses colombien·nes ouvrent un nouveau front contre De la Espriella

Des milliers de Colombien·nes ont défilé dans au moins dix villes le 14 octobre, lors de la première journée nationale de protestation contre le gouvernement du président Abelardo de la Espriella. Les syndicats, les enseignant·es, les étudiant·es, les organisations autochtones et le Pacto Histórico, membre de l’Internationale Progressiste, se sont mobilisé·es contre les coupes dans les services publics, les menaces pesant sur les droits du travail et les nouvelles restrictions imposées aux manifestations. À Bogotá, les enseignant·es ont organisé un arrêt de travail de 24 heures tandis que quatre marches convergeaient vers la Plaza de Bolívar. Les dirigeantes et dirigeants syndicaux préparent désormais une éventuelle grève générale en novembre.

Notre histoire

8 octobre 1967 – Capture du Che Guevara

Ernesto « Che » Guevara a été capturé au cours d’un combat dans la jungle bolivienne le 8 octobre 1967.

Rendez hommage au Che avec cet extrait de son discours aux Nations unies.

14 octobre 1963 – Libération du Yémen

Le Front de libération nationale (FLN) marxiste du Yémen du Sud a lancé sa lutte de libération contre le colonialisme britannique le 14 octobre 1963.

Découvrez-en davantage sur cet événement historique grâce à ce carrousel Instagram magnifiquement conçu.

15 octobre 1987 – Assassinat de Sankara

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, président du Burkina Faso, a été assassiné lors d’un coup d’État soutenu par des puissances étrangères.

Rendez hommage à Thomas Sankara avec cet extrait d’un discours sur l’impérialisme.

Art de la semaine

The Longest Revolution est une œuvre de broderie à grande échelle sur tissu en coton réalisée par Varunika Saraf (née en 1981 en Inde). Saraf est une artiste et historienne de l’art basée à Hyderabad. Ses œuvres à grande échelle, qui consistent principalement en des peintures sur wasli (un support pictural datant de l’Inde du Xe siècle), s’inspirent d’un large éventail de sources d’archives, telles que l’histoire de l’art, la presse écrite et la culture populaire, afin d’engager un dialogue conceptuel avec le passé. Elle le fait afin d’analyser de manière critique les antécédents de nos enjeux politiques et sociaux contemporains, en s’intéressant tout particulièrement à « la montée exponentielle de la violence ».

À propos de cette œuvre, Saraf a déclaré : « Je m’intéresse à l’autonomie des femmes, aux femmes en tant que créatrices de leur propre avenir et actrices du changement sociopolitique. » Les œuvres complexes de Saraf cherchent à mettre à nu la réalité dérangeante de la violence tout en en atténuant l’impact grâce à leur présentation sous forme de magnifiques peintures. Fin 2024, Varunika Saraf a contribué à la série d’affiches en édition limitée de l'Internationale Progressiste destinées à une collecte de fonds, intitulée « Thieves in the Forest » [Voleurs dans la forêt], qui aborde la cupidité humaine ainsi que les profondes crises humanitaires et écologiques. l'Internationale Progressiste, achetez un exemplaire dès aujourd’hui.

Available in
EnglishSpanishGermanFrenchPortuguese (Brazil)
Date
16.10.2026
Progressive
International
Privacy PolicyManage CookiesContribution SettingsJobs
Site and identity: Common Knowledge & Robbie Blundell