Amsterdam, 6 mars 2026
Le mois dernier, j’ai vu un titre d’article surréaliste. Il affirmait que des milliers de Palestinien·ne·s à Gaza avaient été évaporé·e·s. Non pas déporté·e·s. Non pas blessé·e·s. Non pas tué·e·s. Évaporé·e·s.
Il s’avère que le régime israélien a utilisé des armes thermobariques américaines qui ne font pas qu’exploser. Elles inhalent. Elles aspirent l’oxygène dans l’air, puis l’embrasent. Cela crée une boule de feu dont la température atteint jusqu’à 3 000 degrés Celsius. Sous une telle chaleur, le béton craque, l’acier se plie. De manière inéluctable et effrayante, les corps humains, eux, s’évaporent.
Ce n’est pas de la science-fiction. C’est bien réel et ça se passe actuellement à Gaza.
Cela fait deux ans et demi que Gaza est victime d’un génocide brutal toujours en cours. L’équivalent d’environ six fois la puissance de la bombe atomique d’Hiroshima y a été largué, concentré sur une zone inférieure à la moitié d’Hiroshima. La dévastation n’a épargné aucun aspect de la vie.
Quand le cessez-le-feu de 2025 fut déclaré, je pense que tout le monde ressentit un certain soulagement, mais il devint très vite clair que ce cessez-le-feu (comme beaucoup d’autres avec Israël par le passé) n’était qu’une imposture diplomatique : un outil pour s’assurer que Gaza disparaisse des gros titres et que le génocide continue sous le manteau de la diplomatie. En effet, le régime israélien a quotidiennement violé le cessez-le-feu, tuant des Palestinien·ne·s et limitant les aides humanitaires. Depuis que les États-Unis et Israël ont bombardé l’Iran, le régime israélien a fermé tous ses postes frontaliers et bloqué totalement l’aide humanitaire, qui parvenait déjà au compte-gouttes.
Pendant ce temps, l’affreusement mal nommé Conseil de la paix de Trump avait proposé des projets dystopiques de camps de concentration à Gaza, où les communautés seront sous surveillance constante, avec collecte de leurs données biométriques, contrôle de leur apport calorique, de leur accès aux soins et de leur éducation. Tout cela sous l’œil attentif de leurs souverains coloniaux. Les contrats pour la construction de ces camps de concentration seraient vendus au plus offrant. Voici le plan annoncé par l’administration de Trump quant à l’avenir de Gaza. Et pendant qu’ils élaborent ce futur dystopique, ils effacent les deux l’année passées.
L’idée de justice n’est même pas mentionnée. Aucune poursuite des responsables. Aucune enquête sur les milliers de massacres. Au lieu de cela, on tente d’enterrer ce qui s’est passé, de rejeter les décombres dans la mer, avec les corps de milliers de martyres qui y sont encore coincés et l’on demande d’oublier ce qui a été commis à Gaza, mais les gens n’oublieront pas. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Nous en avons trop vu et nous en avons trop enduré. Des camarades ont payé le prix fort pour leur solidarité, ils ont été emprisonné·e·s sans procès pour avoir interrompu la production d’armes, licencié·e·s pour avoir pris position, et expulsé·e·s de leurs universités pour avoir organisé des manifestations.
Et pourtant, le mouvement s’est agrandi. À travers les continents, des millions de personnes ont manifesté. Des campus d’université ont été fermés, des travailleur·euse·s ont fait grève. La lutte palestinienne est reconnue à l’international comme une lutte juste et l’opinion publique a évolué d’une manière qu’il aurait été difficile d’imaginer il y a moins d’une décennie.
On doit garder cela en tête. Cela importe, mais il ne faut pas se laisser consoler par ce fait, car cela s’accompagne d’une contradiction que nous devons affronter. En Palestine, la situation sur le terrain ne cesse de se détériorer. Le génocide à Gaza n’a pas cessé, et le régime israélien a élargi et intensifié ses attaques sur les terres et les vies palestiniennes sr les territoires occupés et au-delà. Nous devons donc nous demander en toute honnêteté : comment concilier ce mouvement mondial d’ampleur sans précédent avec une aggravation constante de la situation sur le terrain ? C’est une question qu’on ne peut se permettre d’ignorer.
Pour trouver la réponse, il faut accepter une chose : Gaza n’est pas une tragédie isolée. C’est l’épicentre de la politique mondiale.
Il y a une raison pour laquelle les gouvernements répriment leur propre citoyen·ne·s lorsqu’iels protestent contre les actions d’un État étranger. Il y a une raison pour laquelle les scandales de corruption se retrouvent systématiquement liés à des fabricants d’armes et à des entreprises de sécurité privées impliquées dans le génocide. Il y a une raison pour laquelle les politiques ne sont pas juste la cibles de critiques, mais subissent des pressions qui peuvent mettre fin à leurs carrières, simplement pour avoir défendu les droits inaliénables des Palestinien·ne·s. Partout dans le monde, les gens commencent à comprendre ces liens. Aujourd’hui, il est indéniable : ce qui se passe en Palestine nous concerne tous.
Le président de la Colombie, Gustavo Petro, a affirmé que ce que l’on voit à Gaza est un avant-goût du futur. Ce futur est déjà là.
Nous le voyons à travers les violations éhontées de la souveraineté du Venezuela, le kidnapping et la capture illégale d’un président en exercice. Nous le voyons à travers de sanctions faites pour affamer le peuple de Cuba afin de les assujettir. Nous le voyons dans la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Nous le voyons dans les entreprises du secteur de l’IA impliquées dans le génocide à Gaza, aujourd’hui employées par les paramilitaires de l’ICE dans les rues des États-Unis. Nous le voyons dans l’industrie de l’armement (dont les bénéfices ont grimpé durant le génocide et continuent de croître), dans le secteur privé de la sécurité et dans les appareils de surveillance ; tous ces systèmes se sont développés à travers la guerre, accédant à de nouveaux marchés, à de nouveaux laboratoires et à de nouvelles populations sur lesquelles s’exercer.
C’est cela qu’il faut comprendre. Les méthodes testées sur les Palestinien·ne·s ne restent pas en Palestine. Elles voyagent. Elles sont exportées. Elles créent un précédent.
Le système fonctionne comme prévu, mais il ne s’est pas construit tout seul : il est le produit de décennies de complicité de la part des États, des entreprises et des individus.
Je suis certaine que le génocide de Gaza marquera notre génération et celles à venir. Nous vivons un point de rupture historique. La question n’est pas de savoir si ce moment va façonner l’avenir. La vraie question est comment il va le faire. Et la réponse dépend de nos actions.
La solidarité est importante, mais aujourd’hui, nous en avons besoin. La tâche à accomplir est une transformation radicale : convertir l’indignation en pouvoir politique, transformer la mobilisation de masse en changements structurels, et construire les institutions, les alliances et la volonté politique qui rendront le génocide impossible (non seulement impopulaire), dès maintenant et pour toujours.
Aujourd’hui plus que jamais, il est clair que libérer la Palestine signifie, par extension, libérer le monde. Il n’y a plus de temps à attendre, car nous ne pouvons vivre dans un monde où des régimes ont la permission de faire évaporer des êtres humains. Plus jamais.
