Selon le dirigeant paysan Mauricio Contreras, du nord du Cesar, ce qui caractérise le mieux la situation actuelle des paysans est l’assaut impérialiste qui ravage le continent. « Il y a une convergence de nombreux facteurs qui façonnent la situation changeante du pays, qui ne peut pas seulement s’expliquer par la situation politique et électorale. Le facteur le plus grand est lié à la reconfiguration de l’impérialisme des États-Unis et à leur domination des peuples d’Amérique latine. »
L’élection d’Abelardo de la Espriella suit le schéma impérialiste, reflétant le genre de gouvernement dont les États-Unis ont besoin dans nos pays et les politiques qui, d’après Donald Trump, aideront les Américains (ou du moins ceux de la classe dirigeante) à « grandir sains et saufs. »
D’un autre côté, il est indéniable que, avec ou sans fraude, la rhétorique de haine et de confrontation d’Abelardo de la Espriella lui a permis d’accroître son soutien politique. De larges pans de la population, notamment des pans importants des classes ouvrières ont accueilli favorablement ses appels à « réduire la gauche en miettes ». Le fait qu’il ait qualifié le président Gustavo Petro, son rival électoral Iván Cepeda et ceux qui les soutiennent de « bandits », sa défense de l’utilisation de la force, en affirmant que « le crime et le banditisme ne se combattent pas avec de belles paroles », son rejet de « tentatives de contamination de nos enfants avec l’idéologie de genre », sa proposition de renforcer l’éducation religieuse dans les écoles ; et son opposition à l’avortement, exprimée dans des déclarations telles qu’« un pays qui assassine ses enfants n’a pas d’avenir. »
Dans son ensemble, cette rhétorique contribue à la normalisation de l’agression et à la délégitimation des adversaires politiques, à la stigmatisation de certains groupes sociaux et à la création d’ennemis intérieurs. Elle représente un pas en avant dans le processus de fascisation de la société colombienne.
Ce processus s’est également manifesté dans la participation d’ouvriers agricoles à des opérations répressives menées contre des manifestations paysannes avec l’appui des autorités locales, tout comme à l’implication répétée de groupes d’étudiants présumés cagoulés dans des attaques contre des membres du mouvement étudiant des universités publiques.
De la Espriella évite de stigmatiser explicitement la paysannerie parce qu’il cherche à se présenter comme un élément à part entière de cette dernière. En réalité, il a déclaré que son souhait est d’être un “paysan à plein temps ” et met en avant cette identité, bien que sa propre perception s’appuie sur le fait qu’il possède deux vastes domaines ; une situation qui contraste avec la réalité de la paysannerie colombienne.
Une de ses fermes est située entre les marais de La Cruz et de La Hormiga, dans le nord du département de Sucre.
Selon l’agence de presse numérique indépendante Mutante, cette ferme s’étend sur 391 hectares : soit 156 fois la superficie moyenne des propriétés individuelles dans le département de Sucre, où 43 pour cent des propriétés font 2.5 hectares ou moins.
L’autre est située dans la municipalité de Becerril, dans l’est du département du Cesar, et fait partie du “corridor minier”, dont l’économie repose sur l’extraction du charbon. Elle est située sur une concession minière accordée à l’entreprise multinationale Drummond qui fut autrefois la propriété de la famille Rodriguez Fuentes, transmise à leurs enfants, dont Hugues Manuel Rodríguez, connu sous le nom de « Commandant Barbie » ou « El Barbie », un promoteur des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) dans le Cesar et un client fréquent d’Abelardo de la Espriella dans son cabinet juridique.
El Barbie, en plus d’être un propriétaire terrien et un éleveur de bétail, a été condamné en Colombie pour avoir financé et promu des groupes paramilitaires, et aux États-Unis pour trafic de drogue.
Cette propriété couvre 176 hectares, et son estimation cadastrale (soit plus du double du montant payé par De la Espriella) s’élève à 1,304 milliards de pesos colombiens, bien que sa valeur sur le marché puisse largement dépasser ce chiffre en raison des droits miniers. C’est le média Vorágine qui l’a révélé.
Objectivement, De la Espriella a peu de choses en commun avec les petits producteurs ruraux indépendants qui constituent la paysannerie. Leurs intérêts sont au contraire diamétralement opposés, puisque la paysannerie véritable aspire à une véritable réforme agraire (une qui soit « complète et populaire, » comme le dit le Coordinateur National Agraire) qui implique, entre autres, de retirer les terres aux propriétaires fonciers riches et puissants pour les redistribuer aux plus pauvres.
Le département du Cesar est le théâtre de récupérations de terre à grande échelle par le mouvement paysan, qui vise à la redistribution de la terre qui “ne remplit pas sa fonction sociale”, et les récupérateurs des terres (des paysans de la région) subissent une répression étatique et paraétatique, dont les mal nommées “Brigades de la Solidarité”, un groupe paramilitaire affilié à la Fédération colombienne des éleveurs de bétail (Fedegán) classée à l’extrême-droite.
Indalecio Dangond Baquero sera Ministre de l’Agriculture à partir du 7 août. Il a œuvré en tant que conseiller du Ministère de l’Agriculture sous les mandats d Andrés Pastrana, Álvaro Uribe Vélez, et Juan Manuel Santos.
Selon le media Cambio, en 2022-2023, Dangond Baquero “a orchestré une opération afin que Juan José Lafaurie Cabal bénéficie de 95 273 700 pesos de subventions payées par le contribuable et qu’il obtienne un prêt à taux préférentiel de « petit producteur » de 400 millions de pesos.
Lafaurie Cabal est le fils du propriétaire terrien José Félix Lafaurie Rivera, président et représentant légal de Fedegán et de María Fernanda Cabal, l’une des têtes de proue de l’extrême-droite colombienne et une ancienne candidate à l’élection présidentielle pour le parti du Centre Démocratique favorable à Uribe.
Sa carrière « professionnelle » inclut aussi un travail avec la Fédération nationale des producteurs d’huile de palme (FEDEPALMA) et l’agence des États-Unis pour le développement international (USAID) en tant que coordinateur financier pour des programmes d’agro-industrie et de développement alternatif durable.
Ses liens avec FEDEPALMA et USAID ne sont pas des coïncidences. L’huile de palme, ou le palmier africain, fut introduit en Colombie dans les années soixante. Toutefois, c’est avec le Plan Colombie, une initiative anti-insurrection déguisée comme un projet anti-drogue avec l’accord des gouvernements étatsuniens et colombiens dans les années 1990, que la monoculture de l’huile de palme a atteint son apogée, alimentée par la demande de nouveaux biocarburants aux États-Unis. Un cadre politico-militaire, à la fois légal et illégal, a été mis en place pour faciliter son expansion.
USAID a fourni le capital de départ, le soutien organisationnel, et les initiatives de réduction des risques ; le gouvernement a agi en tant qu’intermédiaire pour décaisser ces fonds et établir l’infrastructure juridique ; et les groupes paramilitaires ont “aidé” à concentrer les propriétés terriennes, en dépossédant de leurs maisons des milliers de paysans.
Vicente Castaño, dirigeant fondateur des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) l’a expliqué de cette manière : « A Urabá nous avons des plantations de palmiers. J’ai moi-même fait venir des hommes d’affaires pour investir dans ces projets, qui sont durables et productifs. L’idée est que les riches investissent dans ce genre de projets dans différentes parties du pays. Quand les riches viennent dans ces régions, les institutions étatiques suivent. Malheureusement, les institutions étatiques s’implantent dans ces régions uniquement si les riches y sont. Nous devons faire venir les riches dans toutes les régions du pays, et c’est une des missions partagées par tous les commandants. »
Le parcours de l’homme qui prendra les rênes du Ministère de l’agriculture de la Colombie le 7 août est celui d’une personnalité proche de l’extrême-droite, lié professionnellement à des individus et des organisations connus pour leurs liens avec le paramilitarisme, avec un parcours marqué par des accusations, notamment de corruption, et avec une carrière intimement liée aux programmes promus par le gouvernement des États-Unis.
Roberto Menko, un meneur paysan du sud Bolívar, croit que « les priorités de ce futur gouvernement, au vu de ce qu’il a déjà montré, sont les grandes entreprises. Ce sont les grandes compagnies minières et les plantations en monoculture à grande échelle. »
Yeiner Martínez, du nord du Cesar, ajoute : « Nous savons d’ores et déjà que les confrontations seront plus intenses. »
Les deux insistent sur le fait que sous l’administration de Gustavo Petro, la voie institutionnelle était utile pour faire des progrès sur les transferts de terres, mais bien d’autres dossiers ont été compromis par les alliances formées par Petro en vue de remporter les élections de 2022.
Selon Menko, « les ministres nommés étaient des soutiens politiques dans le Parti Libéral ; un autre ministre nommé était un soutien politique de ceux qui l’avaient soutenu au sein du Parti Conservateur et ainsi de suite. C’est ainsi que fonctionnent les alliances avec les partis traditionnels. C’est la raison pour laquelle, dans de nombreux cas, les décisions ou les mesures prises par le gouvernement ne différaient guère de celles des administrations antérieures. »
Mais le prochain gouvernement n’est pas comme celui de Gustavo Petro. Ce n’est pas une administration qui, bien qu’elle se soit déclarée favorable aux petits agriculteurs, ait été confrontée à des contraintes institutionnelles l’empêchant de mettre en œuvre plus vigoureusement ses propositions de réforme agraire et du secteur minier, visant à renforcer l’exploitation minière artisanale et à petite échelle face à la domination des grandes entreprises minières, à la fois nationales et transnationales.
« Je pense que les incitations à la production pour les petits fermiers (il y en a très peu) vont se terminer, et ces ressources seront redirigées vers l’huile de palme, les biocarburants et d’autres projets » poursuit Menko. « Sur la question des mines, c’est encore pire, parce qu’il s’intéresse à l’exploitation minière à grande échelle, et non artisanale. Il est impliqué dans des entreprises qui détiennent des titres miniers pour l’or dans les municipalités de Santa Rosa et Montecristo, dans le sud du Bolívar. Beaucoup de petits fermiers ont été déplacés – voire même menacés – afin qu’il puisse acquérir une participation dans ces titres. Notre droit de manifester est aussi en danger, car il nous a déjà menacés de nous interdire d’organiser des manifestations, des sit-in ou tout autre type d’action pour mettre la pression en faveur d’un renforcement de la production paysanne.
«C’est un gouvernement menaçant,» énonce un autre responsable du territoire fermier agroalimentaire Nuevo Amanecer dans le sud du Cesar. Selon elle, l’agenda politique de ce nouveau gouvernement présente un risque pour les communautés paysannes et pour les efforts de récupération des terres.
«Nous pensons qu’ils pourraient finir par expulser tous ceux parmi nous qui font partie du processus de récupération des terres, alors même que ces terres nous appartiennent déjà légalement – un succès que nous avons obtenu en tant que paysans sous l’administration de Gustavo Petro. Nous avons les documents qui le prouvent. Mais nous nous inquiétons du fait que les paramilitaires s’organisent à nouveau et qu’ils soient ceux qui viennent, au milieu de la nuit, pour nous faire quitter nos terres. En tant que dirigeant de ce mouvement, je ne veux pas avoir à quitter le territoire. Je vis ici, et depuis ces quatre dernières années, ils nous ont observés de près. Cela, bien sûr, me terrifie un peu.»
Menko partage une anecdote qui illustre la situation :
«Il y a quelques jours, un fermier a franchi un barrage paramilitaire, le genre de barrage qui est très commun dans la région. Il y avait un type qui semblait en être à la tête, car il parlait fort et tout ça. Il a dit au fermier «maintenant on va mettre les bouchées doubles, parce que ce gouvernement va nous aider. »»
«Bien sûr, la rhétorique de De la Espriella suscite un peu la peur chez les gens. Mais le mouvement social en Colombie a une qualité unique : la détermination», dit Menko. « Cette détermination dissipe la peur et mobilise les gens. Même s’il criminalise les manifestations et persécute les dirigeants, il ne nous arrêtera pas. Sous ce gouvernement, il y aura sans aucun doute de nombreuses situations qui obligeront les gens à descendre dans la rue. Lorsque les droits des gens sont violés, ils descendront dans la rue. Il semble que la voie institutionnelle soit désormais épuisée, et cela changera le sentiment des gens» ajoute Menko depuis le nord du Cesar.
«Nous devrons davantage prendre soin les uns des autres» dit le responsable du mouvement paysan Nuevo Amanecer. «Notre principale force a toujours été l’organisation, la camaraderie, et le désir de protéger notre territoire et d’y rester.»
Martínez continue : « Il nous suffit de briser la glace. Une communauté ou un territoire doit prendre l’initiative et montrer l’exemple aux autres. Et nous allons devoir mobiliser davantage de gens afin que violer les droits devienne plus difficile et plus coûteux pour eux.
La force d’organisation des mouvements sociaux doit être reconnue. Tous les responsables interrogés sont unanimes à ce sujet.
«Nous avons besoin de plus de cohésion entre les organisations, mais chaque organisation a ses propres forces,» note Menko. «À l’heure actuelle, les gens ne sont pas épuisés. Sous des administrations précédentes, nous devions sortir dans la rue trois à quatre fois par an, ce qui nous épuisait financièrement et physiquement. Mais ces dernières années, cela a été moins fréquent. Certains disent que nous n’avons pas suffisamment renforcé notre force sous le gouvernement de Petro, et c’est peut-être vrai. Mais il est également vrai que cela nous a permis de reprendre des forces et de nous préparer à une mobilisation prolongée, si nécessaire.»
C’est un temps dédié à l’étude et à l’analyse. «Nous devons comprendre les phénomènes politiques, sociaux, économiques et culturels du moment. Et sur la base de cette analyse, nous devons ajuster notre stratégie et améliorer nos outils,» note Contreras. Menko fait écho à cela et ajoute «nous avons beaucoup à apprendre des quatre dernières années qui s’achèvent, des deux cents qui les ont précédées et des quatre années à venir.»
Mais le plus grand défi pour le mouvement paysan et le mouvement populaire à l’heure actuelle est l’unité. « Nous devons travailler dur pour unir le mouvement national. Depuis quelques années, il y a eu des dissensions et des divisions dues à des positionnements que chaque groupe a pris vis-à-vis du gouvernement de Petro. Certains ont soutenu tout ce que Petro a fait ; d’autres ont soutenu ce qui devait l’être, mais pas le reste ; et d’autres encore ont passé tout leur temps à se distancier de tout ce qui pouvait toucher au gouvernement du Pacte Historique. Maintenant, nous devons engager un dialogue complet, parce que nous ne pouvons pas nous permettre d’être divisés,» Menko insiste.
Martínez poursuit : « L’espoir est que nous prenions conscience qu’en tant que paysans nous partageons une identité singulière, et que lorsqu’un seul d’entre nous est attaqué, nous sommes tous attaqués. Désormais, l’unité est une nécessité, pas un caprice. »
Ces jours-ci, le mouvement paysan œuvre à rassembler sa base, à clarifier ses analyses et ses propositions, et à avancer la tête haute.
Elena Freedman est une éducatrice et internationaliste populaire.
