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Bolivie : le bilan du gouvernement Paz après six mois d’exercice

Six mois après l’entrée en fonction du gouvernement Paz, la Bolivie est en proie à une crise permanente. En effet, la mise en œuvre d’une doctrine néolibérale fondée sur une politique de privatisations, la répression étatique ainsi que la stigmatisation des mouvements autochtones et populaires ont fragilisé la stabilité institutionnelle du pays, allant jusqu’à provoquer des mobilisations massives exigeant la démission du président.
Le nouveau gouvernement bolivien de Rodrigo Paz a engagé des réformes structurelles favorables aux grandes entreprises, en particulier la privatisation des ressources stratégiques, la libéralisation économique ainsi que la réduction du rôle de l’État, tout en réprimant violemment les protestations et en diabolisant les mouvements populaires. Après que la marche baptisée « La Bolivie n'est pas à vendre » a contraint le gouvernement à faire marche arrière en 2025, un nouveau blocus national mené par la paysannerie, les producteurs de coca, les mineurs, les enseignants et les conseils de quartier exige désormais la démission du président bolivien.

Quand la doctrine néolibérale se heurte à l’État plurinational

L’actualité des pays latino-américains, où la droite a fait son retour au pouvoir, semblent suivre un scénario écrit d’avance. Les gouvernements dont les responsables ont participé au Sommet des Amériques reproduisent, avec des nuances locales, la même logique politique. Cette logique inclut notamment des réformes structurelles visant à soutenir les grandes entreprises, des alliances entre les élites économiques nationales et les intérêts stratégiques de Washington, la persécution politique des leaders communautaires, le recours aux forces de l’ordre pour réprimer les mobilisations, la stigmatisation du mouvement populaire ainsi que le retour du fait religieux comme instrument de légitimation idéologique.

La Bolivie n’échappe pas à la règle. Six mois après l’arrivée au pouvoir de Rodrigo Paz, le pays semble vivre dans un état de convulsion permanente. La série de décrets et de lois engagée par l’exécutif, reposant sur la privatisation des ressources stratégiques, la libéralisation économique ou encore la réduction de l’interventionnisme étatique (DS5503), conjuguée à l’inflation, à la mauvaise gestion imputable au gouvernement, aux promesses non tenues, à la tentative de réforme agraire ainsi qu’au mépris constant dont fait l’objet le bloc populaire en tant qu’acteur politique, a poussé la stabilité institutionnelle du pays au bord de la rupture. Désormais, les revendications portées par les organisations sociales ne se limitent plus à l’abrogation de textes législatifs spécifiques : la mobilisation réclame ouvertement la démission de Rodrigo Paz.

La Bolivie replongée dans une crise permanente

La crise sociale que traverse la Bolivie ne date pas de ces dernières semaines. Elle est le résultat de fractures historiques et de blessures politiques rouvertes à la suite de la crise de 2019. L’exclusion des organisations sociales des processus de décision, combinée à des politiques économiques qui ne profitent qu’à une infime minorité de la population, comme la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes, a fait remonter à la surface un problème structurel que la Bolivie n’a jamais réellement résolu, à savoir la persistance du colonialisme interne.

L’ancienne logique oligarchique, selon laquelle le pays doit être gouverné par une élite « qualifiée » car les secteurs autochtones et ouvriers « ne sont pas à même de comprendre » le fonctionnement de l’État, revient en force. La Bolivie semble être revenue à une époque où le pays n’est plus gouverné par celles et ceux qui incarnent la majorité de la population, mais par ceux qui ont toujours considéré la politique comme un domaine héréditaire et exclusif.

« La Bolivie n’est pas à vendre » et le retour de la mobilisation populaire

Le déclencheur immédiat du conflit actuel est la grande marche de 2025, qui a paralysé le pays pendant deux semaines et a finalement contraint le gouvernement à retirer sa première série de mesures relatives à la privatisation des ressources. Comme c’est souvent le cas en Bolivie, il a suffi de quelques heures après l’annonce des réformes pour que les organisations sociales entament un travail de mobilisation locale, en allant expliquer aux syndicats, aux communautés ainsi qu’aux quartiers les conséquences concrètes qu’auraient ces politiques sur leur vie quotidienne.

Ainsi, la mobilisation baptisée « La Bolivie n’est pas à vendre » a permis l’abrogation du DS5503, en plus de marquer le retour d'une capacité de coordination sociale inédite depuis le début des années 2000. Les scènes observées rappellent inévitablement les grands cycles de protestation que le pays a connu lors de la Guerre de l’eau et de la Guerre du gaz : des mobilisations auto-organisées, des structures syndicales réactivées et un récit populaire fondé sur la défense des ressources nationales contre les intérêts extérieurs.

Aujourd’hui, la situation est encore plus complexe. Le blocus national mené par la paysannerie et soutenu par la Centrale ouvrière bolivienne (COB), aux côtés des producteurs de coca, des enseignants ruraux, des coopératives minières et des conseils de quartier, reflète la lassitude de la population bolivienne face à l’impuissance politique du gouvernement. Pour une grande partie du mouvement social, toute négociation est désormais inenvisageable. L’opinion dominante suggère que le gouvernement Paz n’a jamais saisi la nature du conflit bolivien et a gouverné le pays comme si les organisations sociales de base n’étaient que des acteurs secondaires, et non le fondement sur lequel s’est construite la stabilité politique depuis 2006.

L’échec de la restauration néolibérale

L’échec de ce nouveau cycle néolibéral s’explique précisément par ce malentendu historique. La vision économique prônée par Rodrigo Paz et son équipe semble se contenter de reproduire les modèles promus par les États-Unis et les institutions financières internationales, reposant notamment sur une ouverture sans restriction des marchés, une réduction de l’interventionnisme étatique ainsi qu’une libéralisation des exportations. Or, la Bolivie n’a jamais développé une économie industrielle solide, susceptible de soutenir une telle ouverture sans creuser, dans le même temps, les inégalités sociales. 

Durant les quatorze années de gouvernement dirigé par le Mouvement vers le socialisme (MAS-IPSP), il y eut au moins une tentative de rompre avec la logique historique consistant à exporter les ressources naturelles à bas prix tandis que la richesse restait concentrée entre les mains d’une petite minorité. La libéralisation des exportations ainsi que les avantages accordés aux puissants secteurs agro-industriels génèrent des devises étrangères qui n’alimentent pas réellement le circuit économique national. La croissance des exportations peut améliorer certains indicateurs macroéconomiques, mais elle demeure sans effet pour une population dont le pouvoir d’achat se dégrade jour après jour. Le problème n’est pas tant le volume des exportations du pays que la question de savoir à qui profite cette richesse.

Le retour de l’« État de façade »

L’une des plus grandes erreurs de Rodrigo Paz a été de croire qu’il pouvait gouverner le pays sans s’appuyer sur des bases sociales organisées. Dès le début de son mandat, son gouvernement a traité les syndicats, les organisations autochtones et les mouvements paysans comme des acteurs subalternes, incapables de comprendre la « complexité technique » de la crise économique. Cette posture fait totalement abstraction de la transformation politique que la Bolivie a connue après 2006.

L’arrivée au pouvoir d’Evo Morales a permis aux organisations sociales de passer du statut de simples groupes de pression à celui d’acteurs à part entière au sein du gouvernement. La stabilité politique de l’ère MAS reposait non seulement sur le leadership présidentiel, mais également sur un mécanisme de co-gouvernance territoriale au sein duquel les syndicats, les communautés ainsi que les secteurs populaires faisaient partie intégrante de la structure étatique.

Les événements actuels s’apparentent, dans une large mesure, au retour de l’ancien « État de façade » : un État qui parle au nom de la nation mais gouverne en tournant le dos à la majorité sociale, trahissant ainsi les pactes électoraux qui promettaient, a minima, que la paysannerie continuerait à faire partie du pouvoir politique.

Peuples autochtones et construction de l’ennemi intérieur

Face à son incapacité à résoudre la crise, le gouvernement a de nouveau eu recours à une stratégie classique, celle de la désignation d’un ennemi intérieur. Gouverner implique entre autres de négocier et de distribuer le pouvoir. L’exécutif a pourtant choisi la voie inverse, à savoir stigmatiser celles et ceux qui avaient préalablement démontré une certaine légitimité politique.

Les ministres des Travaux publics et de la Présidence, Mauricio Zamora et José Luis Lupo, ont eu recours à une rhétorique qui présente le bloc populaire comme une menace pour la nation, tandis que les secteurs conservateurs ressortent à nouveau les étiquettes de « terroristes » ou d’« envahisseurs » pour qualifier la protestation sociale.

Même Carlos Mesa, qui était arrivé au pouvoir à la suite de la démission de Gonzalo Sánchez de Lozada durant la Guerre du gaz, s’obstine aujourd’hui à imputer aux mobilisations populaires toute la responsabilité de cette atmosphère d’instabilité politique, plutôt que d’admettre l’incapacité structurelle à comprendre la diversité du pays.

Dans ce contexte, le gouvernement tente de nouveau de désigner Evo Morales comme principal responsable du conflit. Pourtant, au sein même du mouvement populaire, il y a une prise de conscience que la crise actuelle dépasse la figure d’un seul dirigeant. Depuis 2024, Evo Morales a vu sa capacité de mobilisation se réduire considérablement en dehors de ses bastions politiques, d’abord sous l’effet des pressions exercées par le gouvernement Arce, puis des menaces proférées par le gouvernement actuel. Néanmoins, il reste stratégiquement utile au parti au pouvoir de polariser le paysage politique autour de l’ancien président bolivien et d’en faire ainsi un bouc émissaire.

Pourtant, Evo Morales continue de porter un message politique sans dévier de ses positions fondamentales, affirmant que, quelle que soit l’intensité de la répression ou la réduction des revendications à sa seule personne, le mécontentement populaire demeure bien plus profond. Ses mots sont sans équivoque : « Le problème ne vient pas des dirigeants ni des figures populaires. Ils peuvent les poursuivre, les emprisonner, voire les tuer. Par contre, des révolutionnaires continueront d’émerger contre le système politico-économique qui considère les peuples autochtones et les travailleurs comme des sauvages, dénués d’âme et de droits. »

Les deux Bolivies face à face

Pendant ce temps, des personnalités politiques graciées depuis le coup d’État et aujourd’hui au pouvoir, dont Manfred Reyes Villa, appellent à diriger le pays d’une « main de fer », tandis que des slogans racistes refont surface, accompagnés d’une impunité que l’on croyait révolue. Une fois encore, le gouvernement désigne les populations autochtones comme les ennemies du pays.

La différence réside dans le fait que la Bolivie autochtone et populaire d’aujourd'hui n’accepte plus le rôle subalterne qui lui a été assigné depuis toujours. Après deux décennies de transformation politique, et pour la première fois, des millions de personnes ont entrevu la possibilité concrète d’accéder au pouvoir. C’est pourquoi le conflit actuel ne peut être réduit à de simples enjeux économiques et institutionnels : il s’agit d’une opposition historique entre deux visions du pays.

Les deux Bolivies se retrouvent une fois de plus face à face : l’une considère l’État comme le domaine réservé d’une élite, tandis que l’autre le conçoit comme une structure où les majorités populaires coexistent et gouvernent.  Il ne s’agit plus seulement d’assurer la continuité d’un gouvernement, mais bien de déterminer qui est en droit de gouverner la Bolivie.

Available in
SpanishEnglishPortuguese (Brazil)GermanFrenchArabic
Translators
Nicolas Gate and Ghassen Alakji
Date
19.05.2026
Progressive
International
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